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Pourquoi et comment je suis devenu musicien

Partie 1

Par Edouard Gros

Pourquoi et comment je suis devenu musicien

Edouard Gros

Edouard Gros a réalisé une carrière remarquable en Suisse comme contrebassiste et tuba (sur ce dernier instrument, sa réputation était exceptionnelle. Il était demandé partout, en particulier pour le fameux solo de Bydlo dans les Tableaux d’une Exposition de Moussorgski/Ravel). Il a été engagé par l’Orchestre de Radio Lausanne, par l’Orchestre de la Suisse romande (avec Ansermet) et finalement par l’Orchestre symphonique de Berne où il joua durant 32 ans. Il fut membre régulier de l’Orchestre du Festival des Semaines internationales de Lucerne. En 1975, il prit sa retraite et s’installa au bord du Lac Léman où il cultive ses poireaux, ses amitiés et de merveilleux souvenirs dont il va nous livrer quelques chapitres (sur plusieurs numéros) avec le langage fleuri et joyeux d’un musicien et d’un homme qui a réussi sa vie.  (jpm)

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Mon père

Mon père, contrebassiste professionnel, à ses heures trombone (à pistons) ou baryton dans les bonnes fanfares de ce pays, sergent-trompette du bataillon 122, disait à qui voulait l’entendre que jamais, oh! mais jamais, son fils ne serait musicien. Plutôt il lui tordrait le cou, ou mieux encore le jetterait au lac lesté d’un solide corps-mort.

A sa décharge, rappelons qu’en ce temps-là, c’est-à-dire au tout début du siècle, la vie de musicien ne se teintait pas que de rose. La grande majorité des orchestres symphoniques n’offrait que des engagements de misère, de 6 mois le plus souvent, quelquefois de 9 mois et bien rarement à l’année. La solution la moins mauvaise pour qui voulait vivre de cette profession, consistait à jouer dans les cinémas muets, lesquels engageaient des ensembles qui pouvaient aller du trio pour les cinémas à western, jusqu’à 15 ou 20 musiciens pour certains autres. Il y avait aussi les brasseries, les cafés-concert et les hôtels dont quelques orchestres attiraient les foules loin à la ronde. De très grands artistes tels que Francescati, Szigetti ou même Casals à ce que l’on dit, qui n’avaient pas encore la réputation que l’on sait, n’hésitaient pas à «faire de la brasserie». A part ces seigneurs il y avait également du moins bon, voire du franchement mauvais. A titre d’exemple, Debussy se désaltérant à la terrasse d’un casino quelque part en Bretagne, écrivait à un ami: «Le premier violon de l’orchestre X, accompagné de sa bande de malfaiteurs, est en train de massacrer ma musique pendant que la mer, indignée, se retire!»

L’insécurité mise à part, n’oublions pas le mépris qu’affichaient les bons bourgeois pour ces musiciens qu’ils assimilaient aux saltimbanques et autres Tziganes. D’un vagabond propre à rien, qui a raté sa vie, levant volontiers le coude, ne dit-on pas, aujourd’hui encore, dans ce bon pays de Vaud¹: «Quel artiste!» ou mieux encore: «Quel drôle d’artiste!»

Et voilà pourquoi mon contrebassiste de père rêvait de tout autre chose pour ce fils qu’il aimait par ailleurs beaucoup. Fonctionnaire que tu seras, disait-il. Oui! Fonctionnaire. Avec une bonne retraite. C.F.F.² ou P.T.T.³ Des places d’état, du sérieux, du cousu main. Non pas 6 ou 9 mois ou à l’année, mais à vie. Tu m’entends bien: à vie. Ah! cette obsession de la retraite. Et moi qui, à 6 ou 7 ans ne me voyais pas encore affublé d’une casquette de chef de gare ni assis derrière le guichet distributeur de timbres-poste. L’avenir s’annonçait chargé de beaucoup d’électricité.

Au centre, mon père, à sa gauche ma mère et moi à sa droite

Au centre, mon père, à sa gauche ma mère et moi à sa droite

Mon père

Mon père

Dès lors, après ce que je viens de dire, allez comprendre la logique de ce père qui ne voulait pas de fils musicien et qui ne trouve rien de mieux que de lui faire donner, dès l’âge de 4 ou 5 ans, des leçons de solfège! Pour se donner bonne conscience, il expliquait qu’un peu de musique, en amateur toutefois, n’avait jamais fait de mal à personne et qu’il n’y a que les imbéciles qui ne savent pas distinguer une gamme montante d’une gamme descendante. Et puis, n’est-ce pas, un peu de culture musicale peut toujours aider, plus tard, à mieux apprécier les concerts symphoniques et les grands solistes.

Et c’est ainsi que je me trouve propulsé, un beau jour, chez Mademoiselle Bouet de Montagnac. Oui! ma chère! Tel était le nom de cette dame très vieille France, maigre comme un échalas de vigne genevoise, pas plus haute non plus et qui devait bien peser dans les 35 kgs. De plus elle était d’une laideur extrême que seule la présence d’une moustache et d’une barbe de sapeur rendait quelque peu attrayante aux yeux du gamin turbulent et facétieux que j’étais. Ce premier prix du Conservatoire de Paris adorait ses élèves qui le lui rendaient bien et dispensait un enseignement qui se montrait d’une grande utilité par la suite. Dictées musicales à une et plusieurs voix, solfèges chantés dans plusieurs clefs, lecture à vue, intonation, enfin toutes choses indispensables à qui veut se lancer dans cette belle carrière. De plus elle priait les parents de ses élèves de ne leur donner un instrument qu’après qu’ils aient acquis de solides notions de solfège. Pour cela, elle comptait un minimum de 4 à 5 ans, alors que de nos jours on commence d’emblée par l’étude de l’instrument choisi quitte à peaufiner le solfège par la suite. Je ne m’aventurerai pas à dire laquelle des deux méthodes est la meilleure.

Mon père à la contrebasse

Mon père à la contrebasse

Ma mère

Ma mère, dans ce même temps, ne manquait pas une occasion de m’emmener aux concerts du merveilleux quintette (piano, 1er violon, 2e violon, violoncelle, contrebasse) de l’Hôtel de la Paix à Lausanne, dans lequel jouait papa. Comment ne pas sourire en avouant que ce moutard de 6 ou 7 ans, fasciné par les musiques de Rimsky, Borodine ou Fritz Kreisler, l’était davantage encore par ce père, grand, blond, à la moustache en croc, soignée et imposante et qui jouait sous un palmier. Dieu que c’était beau et enviable de pouvoir jouer ainsi sous un palmier.

... et moi

J’en rêvais souvent la nuit et j’entendais encore l’admirable et adorable violoncelliste Henri Plomb dans les nombreux soli que les habitués ne se lassaient pas de lui demander. Et c’est ainsi que, déjà à cette époque, ma décision était prise et bien prise. C’était ça et pas autre chose que je ferais quand je serais grand, ne sachant pas, à ce moment-là, que pas une seule fois dans ma longue vie de musicien, je ne jouerais sous un palmier, fût-il dans un bac rempli de terre ou sur une île du Pacifique.

Enfin et pour clore ce chapitre, comme le veut la vieille tradition des fils qui ne font (presque) jamais ce que veulent les pères, voilà pourquoi, je suis devenu musicien. Si vous le voulez bien, je vous conterai plus tard comment et dans quelles circonstances.

(A suivre)

Edouard Gros

Edouard Gros

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Notes

¹ Canton de Suisse romande

² Chemins de Fers fédéraux, compagnie nationale

³ Poste, Téléphone, Télégraphe, compagnie nationale

Brass Bulletin 50, II / 1985 pages 69–73

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