Proposez Brass Bulletin dans votre université, conservatoire ou bibliothèque Découvrez l’accès institutionnel

4 min. de lecture

Le trombone dans le jazz et la musique populaire

Partie 1

Par Michel Laplace

Le trombone dans le jazz et la musique populaire

On murmure dans le camp «symphonique» au sujet des effets «faciles» des trombonistes «jazz». Mais certains musiciens plus graves du contingent classique admettent même que l’avance technique des musiciens de jazz est un défi pour les «classiques» et que les compositeurs s’en sont inspirés pour une notation plus spécifique aux techniques particulières du trombone.

(“The Trombone in Our Orchestras”, Hope Stoddard, novembre 1948, International Musician).

Cette avance technique des trombonistes de jazz, sensible jusqu’aux années 50, voit surtout le jour avec la période classique du jazz. Les généralités sur l’évolution des genres musicaux sont les mêmes que pour la trompette. Une particularité historique du trombone est sa parenté pour le meilleur et pour le pire, avec la trompette (voir l’étymologie du mot). Cette parenté fut lourde de conséquences techniques pour le style dit «symphonique», et parallèlement positive dans le domaine qui nous occupe. Si les grands noms de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle se permettaient, sans doute, quelques fantaisies techniques, ils étaient cependant par trop soumis à des critères «militaires», les conduisant à «attaquer» (le terme n’est pas trop violent) toutes les notes, sèchement, comme dans les sonneries de trompette de cavalerie. La première exception, relative, à cette règle fut, en France, Henri Couillaud (1878-1955). En effet, sa conception très «vocale» le met en marge parmi les pionniers. Est-ce un hasard? Il débuta dans l’orchestre de danse de son père à Clichy, à la fin du XIXᵉ siècle. On ignore s’il enregistra des soli avec la Garde Républicaine, pouvant constituer la réplique française d’Arthur Pryor avec Sousa.

Dans une certaine mesure, les premiers stylistes sont les vedettes des grandes harmonies. Bons musiciens (formés au piano ou plus souvent au violon et violoncelle), ils abordent le trombone parfois en autodidacte. Cela leur permet de trouver un style neuf, loin des influences pédagogiques signalées. Les premiers solistes par «émulation positive» adoptèrent le répertoire du cornet. Le résultat fit que Léo Zimmermann dépassait les quatre octaves, et que Pryor, outre une étendue de registre similaire, jouait les pédales avec un volume considérable. Ces progrès au service d’une expression de soliste, sont sans doute dus à la technique type «super-legato» décrite par Gardell Simons, Frederick Innes, d’abord violoniste, d’origine britannique, fut autodidacte du trombone, et trouva, seul, le moyen, au sein du Gilmore’s Band, et dès 1880, de jouer la «Whirlwind Polka» après le cornettiste-compositeur Jules Levy Sr, de la même façon et avec la même facilité. Dans une publicité de 1922, pour son école de musique, Innes se décrit comme le père du trombone moderne:

Même l’actuel «jazzing», «rire gras dans le son»¹ et autres effets similaires proviennent des découvertes d’Innes sur les possibilités de l’instrument.

Henri Couillaud (1er rang) env. 1944-1949Second rang: Christian Devémy, corniste (Document D. Liagre).

Henri Couillaud (1er rang) env. 1944-1949
Second rang: Christian Devémy, corniste (Document D. Liagre).

Arthur Pryor(Doc. de feu Gleen Bridge)

Arthur Pryor
(Doc. de feu Gleen Bridge)

En effet les harmonies, très populaires, jouaient parfois pour la danse (comme Sousa au Waldorf Astoria Hotel), incluant des one-steps, two-steps et valses à leur répertoire. D’un autre côté, les témoignages sont nombreux pour signaler qu’à la Nouvelle Orléans, vers 1897, les petits orchestres créoles jouaient surtout des mazurkas, schottische, polkas, quadrilles et marches et fort peu de «slowrags», ragtimes et one-steps (en tout cas, que tard dans la soirée pour les danseurs les plus jeunes). Progressivement, la proportion des divers type de danses s’inverse et en 1910, il ne reste qu’un seul quadrille, à minuit, pour les plus âgés de l’audience. On spécule donc que les pionniers du jazz naissant ne furent pas éloignés des privilégiés Blancs qui laissent les enregistrements les plus anciens: Leo Zimmermann et Arthur Pryor notamment. Pryor enregistre dans le style «tail-gate» dès 1908 («Georgia sunset cake walk» de J.B. Lampé, matrice B 6438-2).

Ex. 1fonction «tailgate»selon Leo Arnaud (1975)

Ex. 1
fonction «tailgate»
selon Leo Arnaud (1975)

Les trombonistes de la Nouvelle Orléans ne furent donc pas les inventeurs du procédé, même si «Kid» Ory (1886-1973) n’a rien à envier à Pryor dans la maîtrise de cette ponctuation par de larges «glissandos» (Ex. 1). Le disque de Kid Ory sur la Côte Ouest, en 1922, de son «Ory’s Creole Trombone» est un témoignage historique notable du «tailgate». Cependant il ne s’agit que d’un gimmick et non d’une révolution technique; de ce fait, quand Ory réenregistre ce morceau en 1927 avec le Hot Five de Louis Armstrong, on sent un décalage: le trombone a un phrasé raide à côté de la souple vélocité du trompettiste. Le niveau technique des jazzmen de la Nouvelle Orléans et des artistes symphoniques de l’époque, semble proche, avec le même penchant au détaché. Notons que le «tailgate» ne s’imposa pas d’emblée puisque longtemps le trombone à pistons prévalait, à la Nouvelle Orléans. Ce serait Baptiste Delisle (v. 1870-?) le premier qui opte vers 1895 pour le trombone ténor à coulisse. Il s’agit bien sûr de petites perces. En dehors d’Ory, les autres pionniers de New Orleans sont Alvin «Zue» Robertson (1891-1943), Roy Palmer (1892-1964) et Preston Jackson (1904-1983).

Des enregistrements de Palmer effectués en 1929 semblent indiquer qu’il s’éloigna du «tailgate» pour un jeu souple et véloce. Son élève, Preston Jackson évoluera de la même façon, bien que son «Trombone Man» enregistré sous son nom en 1926 reste de conception archaïque. Dans les chants larges, ces pionniers ont, comme les «classiques» de l’époque, une tendance à «déclamer» (Honoré Dutrey, etc.).

Fig. 1 & Fig. 2

Fig. 1 & Fig. 2

En dehors de son rôle de chef de file du style New Orleans, Kid Ory fut aussi un habile manipulateur de sourdines. Il utilisa la sourdine «harmon» (fig. 1) (plus grandes que celles de nos jours) dans «Deep Henderson», «too bad» enregistrés avec King Oliver, mais aussi de «derby» dans «wa-wa-wa» gravé avec le même orchestre (1926). Le tromboniste britannique Keith Nichols² mentionne, avec un schéma (fig. 2), une sourdine inventée par Ory dans les années 20 (mais qu’il n’utilisera qu’au cours de sa seconde carrière, lors de la vogue du «revival»). Ory utilisa aussi la sourdine «straight» qu’affectionna aussi, à New York, le fameux Charlie Green. Green est avec Joe «Tricky Sam» Nanton (1904-1946) l’un des premiers maîtres Noirs, hors des néo-orléanais fixés à Chicago. Nanton manipulait la sourdine «plunger» avec l’habileté d’un «Bubber» Miley; il jouait très juste, même en approchant beaucoup le «plunger» du pavillon, car il corrigeait avec la coulisse.

Section des cuivres de Duke Ellington vers 1929.➜ Freddy Jenkins (tp main gauche), Joe Nanton † (tbl), Cootie Williams,...

Section des cuivres de Duke Ellington vers 1929.
➜ Freddy Jenkins (tp main gauche), Joe Nanton † (tbl), Cootie Williams, Juan Tizol † (trombone à pistons) et Artie Whetsol (tp). Notez l’usage des sourdines «Derby».
Collection Michel Laplace

Parmi les Blancs de Chicago, Carroll Martin (1887-1939) constitue une sorte de charnière entre le style des virtuoses des grandes harmonies et celui, naissant, des orchestres de danse; il joue pour Isham Jones durant la période 1920-1925. C’est à cette époque que la coulisse s’émancipe vraiment, à New York comme à Paris. Le Blanc «Miff» Mole (1898-1961), élève de Charles Randall, s’impose dès 1922 avec l’Original Memphis Five, comme le père du trombone moderne. Son jeu souple en legato avec une sonorité flatteuse est déjà un modèle du genre. A la même époque, en France, Léo Arnaud-Vauchant (1904) est déjà célèbre. C’est en 1924 qu’il se produit au «Boeuf sur le toit» jouant au trombone les parties de trompette. En 1926, Guy Paquinet est à ses côtés dans l’orchestre du saxophoniste belge Paul Gazon. Léo avait une technique avancée au service d’un style viril, tandis que Guy, au jeu souple et à la sonorité chaude, séduisait autant qu’un Tommy Dorsey.

«Kid» Ory. Photo Decca Record Co.

«Kid» Ory. Photo Decca Record Co.

Dorsey lui-même commence à enregistrer abondamment dès 1924. L’ère des virtuoses de kiosques n’est pas si loin et les interactions sont à remarquer. Guy Paquinet nous révélera avoir décidé d’opter pour le trombone (il était violoniste) après avoir entendu un certain M. Robert, soliste du 31ᵉ R.I., jouer un solo tiré de «Carmen», aux Jardins du Luxembourg. Selon le pianiste Itzy Riskin, Simone Mantia se trouva aux côtés de Tommy Dorsey pour un engagement chez le trompettiste Benjamin A. Rolfe, et aurait déclaré: «Je suis si impressionné par ce Dorsey — sa sonorité, son style et toute son approche du jeu de trombone» (dans Metronome Music Co.).

Au terme de ce chapitre, il ne semble pas que le jazz fut, en cette période archaïque, le départ pour le trombone vers le style novateur. Il y est peu en valeur comme soliste. Parallèlement, les grands noms des harmonies et des premiers orchestres de danse Blancs, grâce à des responsabilités de soliste, découvrent les bienfaits du legato, belle ouverture sur l’avenir.

Notes

¹ par «laughing», F. Innes fait sûrement allusion au «Make that trombone laugh» enregistré en 1922 par Harry Raderman pour Edison.

² «Muted brass» by Keith Nichols, Storyville 30, 1970.

Brass Bulletin 50, II / 1985 pages 36–40

Tout le contenu est protégé par le droit d’auteur © Brass Bulletin 1985–2026

Partager cet article

Facebook LinkedIn
Chargement…

Questions et réponses

Comment fonctionne l’édition numérique

Que contient l’édition numérique ?

L’édition numérique rassemble les articles déjà numérisés sous forme de textes consultables et interrogeables en ligne — et non simplement de scans ou de fichiers PDF — avec leurs illustrations originales, leurs notes, leurs auteurs, les informations sur leur numéro et les traductions disponibles. Les suggestions d’articles connexes comprennent actuellement uniquement ces contenus numérisés.

Les articles numériques sont-ils identiques aux originaux ?

Nous préservons aussi fidèlement que possible le texte original, la langue, les illustrations, les légendes, les notes et le contexte éditorial. La présentation est adaptée à une lecture confortable en ligne, et les erreurs manifestes de transcription ou de numérisation peuvent être corrigées. Le contenu et le caractère de l’article publié restent inchangés.

Quelles langues sont disponibles ?

Brass Bulletin a été publié en anglais, en français et en allemand tout au long de son histoire. Les traductions italiennes et espagnoles ont été ajoutées à partir du numéro 60.

Sur les sites italien et espagnol, les articles des numéros 1 à 59 sont donc affichés en anglais par défaut.

À quelle fréquence de nouveaux articles sont-ils ajoutés ?

De nouveaux articles sont ajoutés presque chaque jour, à raison d’environ un numéro complet numérisé par semaine. Le rythme peut varier en fonction du travail de préparation, de traitement des images et de vérification éditoriale nécessaire.

Pourquoi tous les articles ne sont-ils pas disponibles en ligne ?

La collection complète de Brass Bulletin comprend 1’246 articles publiés entre 1971 et 2003. L’index complet est déjà disponible en ligne et permet de découvrir tous les articles de la collection, y compris ceux dont le texte intégral n’a pas encore été numérisé.

La numérisation a commencé en février 2026. Chaque article est soigneusement préparé pour la lecture en ligne, vérifié et relié à son numéro, à ses auteurs, à ses sujets et à ses illustrations. Au rythme actuel de numérisation, l’intégralité de la collection devrait être disponible en ligne d’ici février 2028.

Pourquoi certaines références mentionnent-elles des articles qui ne sont pas encore disponibles ?

Les références figurant dans les articles originaux sont conservées, même lorsque les contenus auxquels elles renvoient n’ont pas encore été numérisés. Cela permet de préserver l’intégrité historique et éditoriale de la revue. À mesure que de nouveaux numéros sont ajoutés à l’édition numérique, un nombre croissant de ces références mènera à des articles consultables en ligne.

Puis-je suggérer un article ou signaler une erreur de transcription ?

Yes. If there is an article you would particularly like to see digitized, or if you notice a possible transcription error or missing detail, please contact us. Reader feedback helps us improve the Digital Edition and prioritize useful connections within the archive.

Comment puis-je soutenir Brass Bulletin ?

Votre soutien contribue à financer la préparation, la vérification et la publication en ligne de l’intégralité de la collection.

S’abonner à l’Édition numérique

Vous préférez nous soutenir sans vous abonner ?

Faire un don

Rechercher dans Brass Bulletin.