Proposez Brass Bulletin dans votre université, conservatoire ou bibliothèque Découvrez l’accès institutionnel

2 min. de lecture

Une petite musique de trompette

Une petite musique de trompette

Aux répétitions j’avais déjà pris ma trompette en Ré pour affronter les La aigus. C’est pas qu’ils me posaient trop de problèmes sur l’Ut, mais je n’arrivais pas à prendre le risque. Décontraction, yoga, le yin et le yang, le wisky, les bêta-bloquants… tout, j’avais tout essayé. En vain. Il ne me restait que mon vieux courage.

Lorsque j’ajustais mon frac dans la loge réservée aux musiciens de l’orchestre, je sentais ce vertige stupide m’envahir. J’avais pourtant soigneusement préparé mes lèvres. Aux répétitions et à la maison les La — et même les notes suivantes plus aiguës — toujours si délicates à prendre isolément, sortaient aussi facilement que des bulles de savon.

Mes collègues, joyeux, en apparence décontractés me semblent tout à coup lointains et irréels.

Les applaudissements du public saluent notre installation sur scène. Je me cale confortablement sur ma chaise, la trompette posée sur mes genoux. Le chef, fringant, se fraye un passage à travers les musiciens et saute sur son podium.

Je me parle à moi-même, presque à haute voix:

— «Fais gaffe, celui-là commence tout de suite, dès qu’il a salué le public…»

Pourquoi Mozart a-t-il écrit ces fichus La? S’ils sont joués en place, personne n’y prend garde. Loupés, tout le monde te repère! J’ai la poitrine qui explose. Ce tam-tam, ça fait vingt ans que je le subis. Chaque fois, me je dis: «Arrête ce métier, tu vas y laisser ta peau!»

Les premières notes sont bien sorties. Maintenant, cinquante-huit mesures à compter. La détente. Je somnole et compte les dizaines. Il n’y a pas de problème sur l’entrée suivante. Routine. Je sens bien mes lèvres ce soir. Le chef m’ignore. Tant mieux! Je m’échappe de la scène et scrute le public. Anonyme, attentif, concentré. Le contact intime de mes lèvres avec le bord de l’embouchure me conforte un peu. Elles me paraissent souples.

La musique est belle. Tiens, je m’aperçois soudain que je l’écoute intensément. L’orchestre complice joue magnifiquement bien ce soir. J’ai une forte envie de jouer, de participer. Le temps s’est arrêté, le trac a disparu. J’appartiens au tout, le tout me porte. Je ne me parle plus à moi-même, ma pensée est directe, libérée des mots, elle ne se dédouble plus. Chaque note, je la dose, la place, la règle, l’appuye, la retiens, l’enflamme, l’éteint…

Le chef n’a plus de nom, mes collègues non plus. La musique n’a plus de titre, plus d’auteur. Il n’y a plus que cette concentration silencieuse et cette cathédrale sonore qui en surgit, révélée par nos instruments en vibration.

Lorsque les gens ont fini d’applaudir, j’ai peu à peu repris le chemin du retour, j’ai rangé avec soin ma belle trompette dans son étui de velours. J’ai été prendre un verre au bistrot du coin avec mes collègues préférés, avant de rentrer chez moi. La nuit était belle, j’étais heureux d’être musicien et je comprenais une fois de plus pourquoi j’avais voulu le devenir.

Le tam-tam avait fonctionné.

Notes

¹ J’ai écrit une série de «petites histoires de la vie des cuivres» dans le but de traduire, à travers une anecdote, les moments intenses que tout musicien de cuivre a vécu une fois ou l’autre. Je me suis librement inspiré des confidences et des témoignages de nombreux collègues et amis, ainsi que de mes propres expériences. Mais il est clair que ces récits sont fictifs.

Brass Bulletin 50, II / 1985 pages 81–83

Tout le contenu est protégé par le droit d’auteur © Brass Bulletin 1985–2026

Partager cet article

Facebook LinkedIn
Chargement…

Questions et réponses

Comment fonctionne l’édition numérique

Que contient l’édition numérique ?

L’édition numérique rassemble les articles déjà numérisés sous forme de textes consultables et interrogeables en ligne — et non simplement de scans ou de fichiers PDF — avec leurs illustrations originales, leurs notes, leurs auteurs, les informations sur leur numéro et les traductions disponibles. Les suggestions d’articles connexes comprennent actuellement uniquement ces contenus numérisés.

Les articles numériques sont-ils identiques aux originaux ?

Nous préservons aussi fidèlement que possible le texte original, la langue, les illustrations, les légendes, les notes et le contexte éditorial. La présentation est adaptée à une lecture confortable en ligne, et les erreurs manifestes de transcription ou de numérisation peuvent être corrigées. Le contenu et le caractère de l’article publié restent inchangés.

Quelles langues sont disponibles ?

Brass Bulletin a été publié en anglais, en français et en allemand tout au long de son histoire. Les traductions italiennes et espagnoles ont été ajoutées à partir du numéro 60.

Sur les sites italien et espagnol, les articles des numéros 1 à 59 sont donc affichés en anglais par défaut.

À quelle fréquence de nouveaux articles sont-ils ajoutés ?

De nouveaux articles sont ajoutés presque chaque jour, à raison d’environ un numéro complet numérisé par semaine. Le rythme peut varier en fonction du travail de préparation, de traitement des images et de vérification éditoriale nécessaire.

Pourquoi tous les articles ne sont-ils pas disponibles en ligne ?

La collection complète de Brass Bulletin comprend 1’246 articles publiés entre 1971 et 2003. L’index complet est déjà disponible en ligne et permet de découvrir tous les articles de la collection, y compris ceux dont le texte intégral n’a pas encore été numérisé.

La numérisation a commencé en février 2026. Chaque article est soigneusement préparé pour la lecture en ligne, vérifié et relié à son numéro, à ses auteurs, à ses sujets et à ses illustrations. Au rythme actuel de numérisation, l’intégralité de la collection devrait être disponible en ligne d’ici février 2028.

Pourquoi certaines références mentionnent-elles des articles qui ne sont pas encore disponibles ?

Les références figurant dans les articles originaux sont conservées, même lorsque les contenus auxquels elles renvoient n’ont pas encore été numérisés. Cela permet de préserver l’intégrité historique et éditoriale de la revue. À mesure que de nouveaux numéros sont ajoutés à l’édition numérique, un nombre croissant de ces références mènera à des articles consultables en ligne.

Puis-je suggérer un article ou signaler une erreur de transcription ?

Yes. If there is an article you would particularly like to see digitized, or if you notice a possible transcription error or missing detail, please contact us. Reader feedback helps us improve the Digital Edition and prioritize useful connections within the archive.

Comment puis-je soutenir Brass Bulletin ?

Votre soutien contribue à financer la préparation, la vérification et la publication en ligne de l’intégralité de la collection.

S’abonner à l’Édition numérique

Vous préférez nous soutenir sans vous abonner ?

Faire un don

Rechercher dans Brass Bulletin.