– Je dois bientôt rentrer chez moi, mais je vous en supplie, racontez-moi vite ce qui se passe chez les cuivres en cette année.
– Maître, je ne sais pas par où commencer... Miles Davis, après onze ans d’absence est revenu au Festival de jazz de Montreux. Deux concerts, un cachet de 100’000 francs suisses, un succès fou — obtenu le dos tourné à ses admirateurs — un sursaut sublime, à 58 ans, pour un trompettiste qui a bien souffert dans sa santé. Michel Becquet et son quatuor de trombones de Paris s’envole par la grâce d’une perfection et d’une musicalité rares sur ces instruments. Peter Hirsbrunner a livré 60 tubas — dont on dit qu’ils valent de l’or — partout dans le monde, rien que durant les six premiers mois de l’année! Tous les grands facteurs peaufinent leurs modèles à coups de perfectionnements technologiques, ce qui n’empêche pas que des artisans se hissent au niveau des exigences les plus élevées de nos plus grands virtuoses. Le deuxième congrès mondial des cuivres a eu lieu à Bloomington aux Etats-Unis. La plupart des 1500 participants ont souffert d’une indigestion de cuivres, le menu incroyablement chargé (concerts, conférences, expositions, discussions, etc.) exigeant des facultés d’absorption surhumaines. En cette occasion, le trompettiste Doc Severinsen semble avoir fait l’unanimité avec ses prouesses. Difficile de comprendre pourquoi un tel musicien n’est pas plus connu en Europe.
Arban ne semble pas vraiment m’écouter. J’ai l’impression que tous ces noms ne lui disent pas grand chose. Pourtant, il reste interrogatif. J’enchaîne, histoire de briser le silence qui pourrait devenir pénible.
– Le corniste Hermann Baumann, comme le trompettiste Roger Delmotte (dont le talent et les connaissances pédagogiques semblent enfin reconnus) sont omniprésents en Europe pour des cours et des concerts. Partout dans le monde, les musiciens de cuivre s’affairent dans des séminaires, des Académies d’été, des festivals. Ils sont fous ces cuivres, comme ils travaillent.
Arban sort brusquement de son espèce de somnolence:
– Ils ont raison! Absolument raison! Il faut profiter quand les affaires marchent! Dans ma jeunesse, nous vivions dans l’indifférence générale. Les temps étaient bien difficiles.
Je lui remplis son verre qu’il tient délicatement entre le pouce et l’index, comme savent le faire les grands bourgeois. Il lève ostensiblement son annulaire pour laisser voir une grosse bague sertie d’un diamant impressionnant.
– Continuez, je vous en prie.
– En Amérique, les premiers pupitres des grands orchestres sont l’objet de marchandages incroyables. On se les arrache, on les déchire... Le concours de Budapest a permis aux jeunes trompettistes des blocs de l’Est et de l’Ouest de se mesurer. Le quintette de cuivres de Guy Touvron fête son dixième anniversaire...
Je me creuse la tête.
– Que vous dire encore... Il se passe de telles quantités de choses partout, que je n’arriverai jamais à tout vous dire.
Arban lève son verre et déguste en connaisseur. Un clin d’œil me confirme qu’il l’apprécie. Soudain, un peu du précieux liquide s’échappe du coin gauche de sa bouche et tache son plastron blanc, comme des blessures d’une rafale de mitraillette. Il se lève avec peine et se dirige lentement vers la porte.
– Excusez-moi, je ne me sens plus très bien. Je crois que je dois partir.
– Maître, votre visite m’a fait un très grand plaisir. Reviendrez-vous?
– Je ne pense pas, c’était une occasion exceptionnelle et unique. Les choses ont bien changé et je crains que ma méthode et mes solos ne connaissent ce regain de faveur qu’en vertu d’un sursaut passager de la mode. Merci pour le vin. Le goût était parfait. Je suis content d’avoir appris que les affaires des musiciens de cuivres ne marchent pas trop mal. Et ce Maurice André — c’est bien son nom, n’est-ce pas? — quel artiste! Si vous le voyez, transmettez-lui mes respects et mon admiration!
Son visage devient terreux. Il me tend une main anormalement froide et dure, puis me tourne résolument le dos et s’enfonce dans la nuit en titubant.
Dans le salon, il ne reste qu’une bouteille de Vosne-Romanée dont le millésime a été rongé par l’humidité. Elle est vide et les deux verres qui l’accompagnent aussi.
Qui va comprendre quelque chose à cette histoire invraisemblable? Je me le demande!