Brass Bulletin 41, I / 1983 page 7–9 · 2 min. de lecture

Editorial

Editorial

Que doit faire un musicien au chômage? Travailler — encore plus — son instrument!

Ce qui pourrait paraître n’être qu’une simple boutade révèle pourtant un des aspect les plus édifiant de la rigueur qu’impose un métier artistique. Un musicien ne peut travailler son instrument que dans l’intimité de sa vie privée, qu’il soit salarié, indépendant ou sans engagements. Cette règle s’applique évidemment aussi à l’amateur.

Mais qu’entend-on par «travail» chez le musicien?

D’abord, le laps de temps que l’instrumentiste consacre à s’exercer sur son instrument. Chacun réussit plus ou moins bien à exploiter et à organiser ce temps lorsqu’il a terminé ses études et qu’il est livré à lui-même.

Il y a ceux qui ne font plus que le strict minimum, pour se «maintenir», en répétant à l’infini ce qu’ils savent déjà. Malheureusement, lorsque le contact avec l’instrument n’est pas constructif (lutte pour le progrès, pour l’amélioration), il y a immanquablement perte de contrôle, baisse du niveau. Se «maintenir», c’est en réalité s’immobiliser et s’enliser dans un état d’indifférence. C’est perdre le contact avec l’espoir de pouvoir réaliser un jour les promesses que nous décelons tous dans notre identité profonde, lorsque nous consentons à la questionner. C’est cette même catégorie de musiciens qui ne voudra jamais changer profitablement d’instrument ou qui n’arrêtera de pratiquer qu’après s’être convaincu — ultime excuse du paresseux — qu’une «inaptitude fondamentale» leur bloque le chemin...

Il y a ceux qui savent en quelques minutes rejoindre le «front» d’action intérieur et qui contrôlent ainsi chaque difficulté, chaque résistance. Ceux-là se sont donné ou ont reçu les outils propres à se créer une vie riche et fertile. Une vie passionnante à la recherche de soi-même.

L’équilibre ainsi acquis entre le savoir et le pouvoir, entre l’ignorance et l’impuissance permet la démarche, le mouvement vers les autres et vers sa propre vérité. Une fois acquise, cette démarche subtile n’a plus rien de commun avec une ambition hiérarchisée. Il n’est pas important de devenir le meilleur, mais simplement meilleur par rapport à ce que nous savions déjà.

Cette démarche, on est bien d’accord, n’est pas facile. Souvent cahotante, vacillante, elle peut parfois nous mener au désespoir (ce que s’épargne celui qui ne «bouge» plus...).

C’est dans ces moments que l’amitié entre musiciens, entre les hommes de bonne volonté peut être déterminante et bénéfique.

Celui qui enseigne, par exemple, doit savoir que chaque stade de l’évolution est une aventure. Le maître lutte au «front» de l’ignorance comme son élève débutant. Le seul lien qui puisse nous unir dans la solitude de nos démarches individuelles, c’est celui que tisse l’amitié (qui inclut le respect du «front de travail» de l’autre et le don de soi, c’est-à-dire de ce que nous avons déjà achevé nous-mêmes).

Toutes autres formes de transmissions, qu’elles inspirent la crainte, la soumission ou la dépendance engendrent la désastreuse course de la vanité vers une gloriole éphémère et prétentieuse. Une course où l’on cherche à écraser les autres.

Le domaine musical est malheureusement souvent encore bloqué par des gens incompétents épris de prestige.

Mais je suis persuadé qu’il se crée insensiblement de nouvelles formes de pratiques musicales, moins extroverties, grâce auxquelles les musiciens sont plus en communion, en communication les uns avec les autres.

La musique de chambre se développe de plus en plus pour et chez les musiciens de cuivre. Elle leur offre des ressources insoupçonnées. Le public (re)devient secondaire. On ne lui joue pas un programme, il vient écouter, assister à l’évènement que constitue la complicité sublimée de quelques amis qui s’unissent dans l’art de chanter l’indicible.

Ce qui est incompréhensible à la pensée (au langage parlé) se révèle par les sons et les silences.

Quel chance d’être musicien!

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