14 min. de lecture
Partie 1
Jean-Sébastien Bach a-t-il composé la partie de «corne da caccia» de la messe en Si mineur BWV 232 pour Gottfried Reiche?
Par Peter Damm
J. S. Bach, Gottfried Reiche
Lorsque le Neues Bachisches Collegium musicum enregistra la Messe en Si min. de J.S. Bach sous la direction de Peter Schreier, de nombreuses personnes laissaient entendre que le compositeur aurait écrit la partie de «Corne da Caccia» de l’air «Quoniam tu solus sanctus» (BWV 232¹/10) pour le doyen des trompettes de ville de Leipzig Gottfried Reiche (1667-1734). C’est pourquoi le «Quoniam» fut enregistré deux fois: une fois dans sa version habituelle avec un cor aigu en Fa et une fois avec un cor piccolo¹ en Ré, version qu’enregistra le trompettiste Ludwig Güttler. Ce cor soprano, de dimension nettement plus petite qu’un cor normal, a été fabriqué par Friedbert Syhre, de Leipzig. Syhre m’avait déjà étonné en 1976 avec son prototype de cor soprano à très petit enroulement. Il répondait au désir de nombreux cornistes d’avoir un petit instrument facile à transporter, mais ce n’était pas là le but final de cet instrument. Je lui trouvai pour ma part une sonorité qui s’adaptait bien aux œuvres pour cor et orgue que j’avais à mon répertoire.
Les premiers modèles étaient en Fa, puis vinrent des modèles en Fa aigu/Si♭, équivalant à la trompette en Si♭ aigu, dont le timbre se situe entre celui du bugle et du cor soprano. Les premiers se jouaient avec une embouchure de cor à bord normal et petite cuvette. C’est avec un modèle de ce type que je joue sur le disque «Musik für Horn und Orgel» (Eterna 827 572). Un autre fut fabriqué en Ré, avec une branche d’embouchure plus large et peut être joué avec une embouchure de trompette. C’est celui-ci qui a reçu la désignation «Corno da caccia» et que la presse a salué avec louanges comme étant une «redécouverte» ou une «reconstruction» du «Corno da caccia».
Cornistes pas d’accord
Les cornistes ne sont pas d’accord sur ce point. La sonorité du cor piccolo à petit enroulement de Syhre a aussi peu de ressemblance avec le Corno da caccia du début du XVIIIᵉ que la trompette piccolo avec la longue trompette de la grande époque du clarino. En ce qui concerne cette dernière comparaison, j’en veux pour preuve le disque «Baroque & Brass» sur lequel certaines compositions pour ensemble de cuivre (trompettes et trombones) sont exécutées sur des instruments anciens (Teldec 6.429 77 AZ).
Un autre point sur lequel les cornistes ne sont pas d’accord concerne le vieil adage selon lequel toutes les parties de cor aiguës ne pouvaient être jouées au cor que par des trompettistes. Des faits historiques établis prouvent que cette affirmation est fausse.
Fausse est également la théorie selon laquelle, avant 1750, les embouchures de cor étaient toutes en forme de cuvette. Horace Fitzpatrick a en effet apporté la preuve de l’existence d’embouchures en forme d’entonnoir dans la première moitié du XVIIIᵉ.²
A l’occasion du tricentenaire du cor, j’avais écrit un article sur les cornistes de l’orchestre de la cour du prince-électeur de Dresde et leur admirable maîtrise du clarino. Mais il n’y a pas qu’à Dresde que l’on engageait des spécialistes pour jouer du Corno da caccia. Par ordre de la corporation des trompettistes de l’Empire, ceux-ci n’avaient pas le droit de jouer de la trompette. C’est pourquoi il n’est pas possible de considérer d’un même œil toutes les compositions du début du XVIIIᵉ siècle. Il faut tenir compte, à chaque fois, du contexte historique.
C’est ce que je me propose de faire ici, afin de répondre à la question posée ci-dessus.
Gottfried Reiche?
Les partisans de la thèse selon laquelle Bach aurait composé pour Gottfried Reiche se fondent sur l’instrument qui figure sur le portrait de ce dernier. Mais ce tableau ne prouve rien, pas plus que la partie manuscrite de l’Arie de corno da caccia³. Tout porte à croire que Bach n’a pas composé pour Gottfried Reiche et Leipzig, mais bien plutôt pour plaire à la cour de Dresde, lorsqu’il écrivit le «Kyrie» et le «Gloria» de la «Missa» BWV 232¹.⁴
A partir de 1680, le cor, qui jusque là était considéré comme un instrument utilitaire, devint un instrument artistique, sans toutefois être membre d’orchestre à part entière: on voyait encore, ici des chasseurs jouant du cor, là des musiciens spécialisés que l’on engageait exprès, comme à Dresde en 1710 par exemple.⁵
De la sonorité
La sonorité des cors de chasse s’intégrait mal à celle d’un orchestre, car le timbre de ces instruments — étant donné leur utilisation originelle — était clair, voire même perçant. Vers 1700, les frères Leichnambschneider de Vienne fabriquèrent une espèce de cor de chasse qui s’adaptait mieux à la sonorité d’un orchestre: il avait deux corps de rechange terminaux, un long et un court, et une petite rallonge que l’on pouvait ajouter près de l’embouchure. Il était ainsi possible de corriger l’intonation et d’obtenir une tonalité plus grave.⁶ Michael Leichnambschneider précisait sur ses factures que l’instrument, muni de corps de rechange, ne pouvait pas être utilisé à la chasse.
Brass Bulletin 56, I / 1986 pages 61–73
Tout le contenu est protégé par le droit d’auteur © Brass Bulletin 1986–2026