La photo de 1902
L’importation et l’assimilation d’une culture étrangère ne se font jamais du jour au lendemain, quel que soit le pays. Mais le cas du Japon est particulièrement exemplaire, car le pays fut coupé du reste du monde pendant les 300 ans de dictature shogun.
Nous ne savons malheureusement pas quand et de quelle manière la musique occidentale fit son apparition au Japon, ni quel pays y a apporté tel genre de musique, ni enfin comment cette musique a été reçue par les Japonais. Les réponses à ces questions sont enterrées dans l’histoire. La seule chose dont nous soyons sûrs est que l’ouverture à la culture étrangère a commencé il y a une centaine d’années. La musique a probablement été apportée par les nombreuses fanfares militaires européennes et américaines qui vinrent au Japon lorsque celui-ci s’ouvrit au monde extérieur. Les fanfares de l’Armée du Salut — thème de cet article — ont également contribué à l’apport de cette culture.
Après une mission
Selon un vieux proverbe oriental, c’est en étudiant le passé que l’on apprend des choses nouvelles. En tant qu’éditeurs d’une revue sur les instruments à vent (Pipers Magazine), nous avons pensé qu’il serait intéressant d’entreprendre une recherche sur l’apparition des premiers instruments à vent au Japon.
Mais revenons à M. Harita. En décidant de nous adresser à lui, nous avons frappé à la bonne porte, car nous avons trouvé, au quartier général de l’Armée du Salut, des documents et de vieilles photos du plus grand intérêt.
L’Armée du Salut, fondée à Londres en 1865, étendit très rapidement ses activités outre-mer. Dès 1880, elle s’implanta dans de nombreux pays, et elle arriva au Japon en 1895 déjà.
C’est ainsi que le 4 septembre 1895, un groupe d’étrangers insolite débarqua à Yokohama. Ils étaient vêtus d’un yukata (vêtement de nuit des Japonais) agrémenté d’une fine ceinture, et paraissaient certains de porter là le costume japonais. On raconte que les japonais qui croisaient ces gens étrange(r)s étaient tous pris de fou rire.
On découvrit bientôt la raison de cet accoutrement. Lorsque le bateau avait fait escale à Hong Kong, le chef du groupe, Edward Wright, avait fait faire des habits japonais par un tailleur japonais établi sur l’île. Mais les deux hommes ne parlaient pas la même langue, et le tailleur crut comprendre qu’il devait faire des pyjamas.
Le commandant Harita (à droite) et H. Suzuki, le chef de Musique de l’Orchestre à vent de l’A.S. Japon.
Au cours de l’été 1900, l’Armée du Salut entreprit une campagne pour l’affranchissement des geishas et des prostituées, qui n’étaient pas autorisées à quitter leur lieu de travail. Les membres de l’institution s’infiltrèrent dans les divers quartiers chauds afin de venir en aide à ces infortunées. Cela n’alla pas sans mal. A Yoshihara par exemple, les propriétaires de maisons closes achetèrent tous les pamphlets qu’avait imprimé l’Armée du Salut avant que les prostituées ne les lisent. Mais cela ne suffit pas à décourager les membres de l’Armée, si bien que, le 5 août, les propriétaires engagèrent des dizaines d’hommes chargés de les attaquer. Cinq membres y laissèrent leur vie, le drapeau fut déchiré et un tambour abîmé (photo A). Peu après cependant, les prostituées furent libres de quitter leur emploi si elles le désiraient (nous devrions peut-être ajouter qu’il n’y a actuellement plus de quartiers chauds au Japon).
En février 1902, l’Armée du Salut créa une fanfare, dirigée par le Colonel H. Bullard, et organisa 35 réunions évangéliques dans 23 endroits du pays. C’était certainement la première fois que la plupart des Japonais entendaient de la musique de cuivre. On remarquera que les Européens portaient aussi des kimonos. Ces deux photos nous apportent la preuve que l’Armée du Salut contribua bien à faire connaître la musique occidentale au Japon. Elles témoignent également d’une coutume aujourd’hui disparue: le port du kimono par les hommes.
Notre étude ne fait que commencer. Elle nécessite beaucoup de patience et de persévérance, mais elle doit être faite. Nous y mettrons le temps qu’il faudra.
Les documents et photographies ont été aimablement mis à notre disposition par le Quartier général de l’Armée du Salut au Japon.
Paru dans Pipers Magazine No. 6, janvier 1982.