Aristote suit les traces de Platon et va plus loin: il divise toute la connaissance et l’expérience humaines en catégories et sous-catégories, et établit des méthodes par lesquelles la Raison peut découvrir la Vérité. Voilà les fondements de la science et de la logique modernes.
L'héritage que nous ont transmis les Grecs est donc cette valorisation par-dessus tout de la raison, et l'utilisation de cette faculté pour observer et analyser de façon dualiste le monde. (Et — élément important pour notre propos par la suite — la raison a été mise au centre même de notre identité personnelle).
La philosophie orientale, dont les sources principales se trouvent dans l'enseignement de Lao-Tsé et de Siddhartha Gautama (le Bouddha), présente une contradiction flagrante avec ce qui vient d'être dit. Tout d'abord, elle n'est pas d'essence dualiste, ce qui veut dire qu’elle perçoit la globalité, l'unité de toute chose.
Les opposés sont interprétés comme étant différents aspects d'une même chose, comme les deux faces d'une pièce de monnaie ou les deux pôles d'un aimant. Les opposés s'équilibrent mutuellement, s'appellent l'un l'autre; pour voir une forme blanche, il faut un fond sombre; pour jouer ou pratiquer un sport, il faut un partenaire. Même la cuisine peut se comprendre comme un juste équilibre entre l'aigre et le doux.
L'homme n’est pas considéré comme étant séparé de la nature et il ne lui est pas concédé de droit naturel à l'exploiter ou à la manipuler. Il n'est lui-même qu'une petite partie de la nature, qu'une manifestation particulière de tout, du Tao.
Le Soi réel de l'homme, son identité, la source de toutes ses potentialités, n'est pas sa raison, mais bien un Soi plus profond dont les intuitions sont réalisées par des perceptions qui ne sont pas mises en mots. L'intellect est considéré plutôt comme un outil mécanique, qui a son utilité propre et qui est capable de certaines choses dans un but utilitaire; mais lui conférer un tant soit peu plus d'importance que ça ne reviendrait qu'à en faire un obstacle au vécu et à la jouissance du monde réel et quotidien.
Le mot Zen est la version japonaise du mot chinois Ch'an, qui à son tour est dérivé du sanscrit Dhyana, qui suggère une forme de méditation. Cette méditation, qui fait partie de l'étude du Zen traditionnel, mène à la paix intérieure, à la réalisation de la nature du Soi, à des perceptions sensorielles aiguisées et à une capacité accrue à diriger son attention.
C'est la caractéristique de l'étude du Zen que d'en exiger une expérience personnelle, une pratique et non un raisonnement. Eugen Herrigel dut apprendre le Zen par le tir à l'arc, parce que le Zen est une manière de vivre quelque chose, qui ne se laisse ni déduire ni apprendre des mots qui raconteraient cette expérience (ce qui montre également que le Zen est une voie et non une philosophie ou une religion au sens strict du terme).
Il faut que le lecteur sache que l'usage du mot Zen dans tout ce que je dis est quelque peu arbitraire — que partout où il y a activité, il peut y avoir Zen, et que cette forme d'expérience a été connue en Occident sous d’autres noms. Mais dans la mesure où des cultures entières ont été imprégnées depuis des millénaires par le Zen oriental, il est plus facile d'étudier ce dernier plutôt que ses quelques rares manifestations connues en Occident.
À la question « Quelle est la nature de la Réalité ? » un scientifique¹ pourrait répondre par un discours sans fin, commençant peut-être par l'atome, continuant avec la structure chimique de la matière organique et inorganique, pour en arriver finalement à la classification scientifique et la connaissance de toutes choses vivantes.
La même question formulée à un maître du Zen serait: « Quel est le principe ultime du bouddhisme ? » Il répondrait d'une façon imprévisible, irrationnelle, par exemple en gardant le silence, ou en disant: « une graine de sésame ».
Dans le premier cas, il peut avoir à l'esprit les premiers mots du Tao Te Ching: « La Voie que l'on peut décrire (en mots) n'est pas la Voie ». On ne peut utiliser le limité pour décrire l'illimité.
Dans la deuxième réponse (si le questionneur veut absolument obtenir une réponse verbale), il indique que ce qui est vrai et important pour nous se trouve dans les choses ordinaires; ou peut-être que puisque chaque partie du monde est une manifestation du tout, toute réponse en vaut une autre — et pourquoi pas, effectivement « une graine de sésame » ?
Dans un cas comme dans l'autre, il sous-entend que le questionneur ne pourra trouver ce qui est réel et vrai pour lui-même qu'à travers son propre vécu et non pas indirectement par l'intermédiaire d'une Autorité.
La vérité, pour le scientifique, réside dans les formes et les principes qui sous-tendent tout phénomène; pour le maître Zen, elle se trouve dans une disponibilité attentive à tout, et à tout moment, dans notre vécu quotidien.
Nous aimerions leur poser la question: « Quelle est la nature véritable de l'art de jouer du cor ? »
(A suivre)