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Le Zen et l'art de jouer du cor

Partie 1

Par Jeffrey Agrell

Le Zen et l'art de jouer du cor

Malgré son importance fondamentale, on n'a pas souvent parlé du rôle joué par l'esprit, ou du processus mental, dans les journaux musicaux. Dans les quelques numéros qui vont suivre, je voudrais approcher ce sujet à travers l'étude de la philosophie orientale (principalement le Zen), de sa valeur et de son application possible à l'expérience musicale.

Je compte donner un bref aperçu des traditions occidentales et orientales (mettre en lumière à quel point chaque tradition a privilégié un aspect différent de l'esprit), parler de l'expérience musicale de l'Occident et de ses attitudes, de la nature de l'esprit et de ce que suggère le point de vue Zen pour les différents moments de l'expérience musicale: composition, direction, écoute, apprentissage, enseignement, exercice et exécution.

En 1924, Eugen Herrigel quitta l'Allemagne et se rendit au Japon pour enseigner la philosophie occidentale à l'université de Tokyo, et y étudier le Zen. On lui dit qu'il était impossible d'« étudier » le Zen — mais qu'on pouvait par contre en faire l'expérience en pratiquant un des « arts » japonais tels le tir à l'arc, le sabre ou l'arrangement floral. Il choisit le tir à l'arc, pensant que l'expérience qu'il avait des armes à feu lui rendrait la tâche plus facile. Il se trompait.

La façon de voir le monde qu'a l'homme occidental aujourd'hui lui vient des anciennes cultures grecque et hébraïque; cette façon de voir est le dualisme. La raison dualiste divise la réalité en parts différentes, et donne à ces parts un nom et une valeur relative.

Platon, dont l'œuvre est à la base de toute la philosophie occidentale, divise la réalité en Apparences et Idées (il y a beaucoup de chats, qui vivent et qui meurent, mais l’idée du chat lui-même est parfaite et éternelle). Pour Platon, l'homme est semblable à cet être qui voit sur les murs de la caverne s'agiter les ombres projetées par les choses qui sont derrière lui, à l’extérieur. Ces ombres sont les objets imparfaits que perçoivent nos sens humains. Le philosophe est quelqu'un qui décide de sortir de la caverne dans le monde des Idées et qui voit la Vérité. On peut atteindre la Vérité par l'intermédiaire de la Raison, Raison qui prend par conséquent une importance extrême.

Aristote suit les traces de Platon et va plus loin: il divise toute la connaissance et l’expérience humaines en catégories et sous-catégories, et établit des méthodes par lesquelles la Raison peut découvrir la Vérité. Voilà les fondements de la science et de la logique modernes.

L'héritage que nous ont transmis les Grecs est donc cette valorisation par-dessus tout de la raison, et l'utilisation de cette faculté pour observer et analyser de façon dualiste le monde. (Et — élément important pour notre propos par la suite — la raison a été mise au centre même de notre identité personnelle).

La philosophie orientale, dont les sources principales se trouvent dans l'enseignement de Lao-Tsé et de Siddhartha Gautama (le Bouddha), présente une contradiction flagrante avec ce qui vient d'être dit. Tout d'abord, elle n'est pas d'essence dualiste, ce qui veut dire qu’elle perçoit la globalité, l'unité de toute chose.

Les opposés sont interprétés comme étant différents aspects d'une même chose, comme les deux faces d'une pièce de monnaie ou les deux pôles d'un aimant. Les opposés s'équilibrent mutuellement, s'appellent l'un l'autre; pour voir une forme blanche, il faut un fond sombre; pour jouer ou pratiquer un sport, il faut un partenaire. Même la cuisine peut se comprendre comme un juste équilibre entre l'aigre et le doux.

L'homme n’est pas considéré comme étant séparé de la nature et il ne lui est pas concédé de droit naturel à l'exploiter ou à la manipuler. Il n'est lui-même qu'une petite partie de la nature, qu'une manifestation particulière de tout, du Tao.

Le Soi réel de l'homme, son identité, la source de toutes ses potentialités, n'est pas sa raison, mais bien un Soi plus profond dont les intuitions sont réalisées par des perceptions qui ne sont pas mises en mots. L'intellect est considéré plutôt comme un outil mécanique, qui a son utilité propre et qui est capable de certaines choses dans un but utilitaire; mais lui conférer un tant soit peu plus d'importance que ça ne reviendrait qu'à en faire un obstacle au vécu et à la jouissance du monde réel et quotidien.

Le mot Zen est la version japonaise du mot chinois Ch'an, qui à son tour est dérivé du sanscrit Dhyana, qui suggère une forme de méditation. Cette méditation, qui fait partie de l'étude du Zen traditionnel, mène à la paix intérieure, à la réalisation de la nature du Soi, à des perceptions sensorielles aiguisées et à une capacité accrue à diriger son attention.

C'est la caractéristique de l'étude du Zen que d'en exiger une expérience personnelle, une pratique et non un raisonnement. Eugen Herrigel dut apprendre le Zen par le tir à l'arc, parce que le Zen est une manière de vivre quelque chose, qui ne se laisse ni déduire ni apprendre des mots qui raconteraient cette expérience (ce qui montre également que le Zen est une voie et non une philosophie ou une religion au sens strict du terme).

Il faut que le lecteur sache que l'usage du mot Zen dans tout ce que je dis est quelque peu arbitraire — que partout où il y a activité, il peut y avoir Zen, et que cette forme d'expérience a été connue en Occident sous d’autres noms. Mais dans la mesure où des cultures entières ont été imprégnées depuis des millénaires par le Zen oriental, il est plus facile d'étudier ce dernier plutôt que ses quelques rares manifestations connues en Occident.

À la question « Quelle est la nature de la Réalité ? » un scientifique¹ pourrait répondre par un discours sans fin, commençant peut-être par l'atome, continuant avec la structure chimique de la matière organique et inorganique, pour en arriver finalement à la classification scientifique et la connaissance de toutes choses vivantes.

La même question formulée à un maître du Zen serait: « Quel est le principe ultime du bouddhisme ? » Il répondrait d'une façon imprévisible, irrationnelle, par exemple en gardant le silence, ou en disant: « une graine de sésame ».

Dans le premier cas, il peut avoir à l'esprit les premiers mots du Tao Te Ching: « La Voie que l'on peut décrire (en mots) n'est pas la Voie ». On ne peut utiliser le limité pour décrire l'illimité.

Dans la deuxième réponse (si le questionneur veut absolument obtenir une réponse verbale), il indique que ce qui est vrai et important pour nous se trouve dans les choses ordinaires; ou peut-être que puisque chaque partie du monde est une manifestation du tout, toute réponse en vaut une autre — et pourquoi pas, effectivement « une graine de sésame » ?

Dans un cas comme dans l'autre, il sous-entend que le questionneur ne pourra trouver ce qui est réel et vrai pour lui-même qu'à travers son propre vécu et non pas indirectement par l'intermédiaire d'une Autorité.

La vérité, pour le scientifique, réside dans les formes et les principes qui sous-tendent tout phénomène; pour le maître Zen, elle se trouve dans une disponibilité attentive à tout, et à tout moment, dans notre vécu quotidien.

Nous aimerions leur poser la question: « Quelle est la nature véritable de l'art de jouer du cor ? »

(A suivre)

Notes

¹ Toutefois, le biologiste Dr Lewis Thomas, dans son essai Lives of a Cell (Vies d'une cellule), affirme que plus il en sait sur la vie et les processus vitaux de toutes choses vivantes, plus il lui semble que tous, de la cellule au système social, nous avons beaucoup en commun; et l'écologie met en lumière la relation étroite et l'interdépendance dans laquelle tout dans la nature vit, y compris l'homme. En homme de science occidental, Thomas en arrive à des conclusions très orientales.

Brass Bulletin 22, II / 1978 pages 33–38

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