Brass Bulletin 27, III / 1979 (page 41–44) · 6 min. de lecture
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John Fletcher

Interview

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John Fletcher

J.-P. M.: Parlons de cette «explosion» du tuba en Angleterre.

J. F.: Bien. Cette «explosion» du tuba a commencé aux Etats-Unis avant de se propager en Europe, en particulier en Scandinavie, et au Japon. Ces dix dernières années, l'Angleterre a également connu une «explosion» du tuba, mais cela a commencé plus doucement que dans les autres pays. Toutefois les choses se sont précipitées ces dernières années et nous avons soudain un nombre impressionnant de jeunes virtuoses du tuba.

Nous connaissons maintenant la même situation qu'aux Etats-Unis où l'on trouve une quantité incroyable de très, très bons tubistes qui cherchent tous à se placer, même en dehors des brass bands et des orchestres. Evidemment nous avons aujourd'hui chez nous ces mêmes problèmes d'emploi.

J.-P. M.: Comment expliques-tu cette explosion ?

J. F.: En ce qui concerne l’Angleterre, c'est très difficile à expliquer. Pour les Etats-Unis cela m'est plus facile. Cela fait, disons vingt ans ou plus que ce pays a connu de très grands virtuoses du tuba. William Bell en était peut-être le représentant le plus connu aux Etats-Unis.

Après lui sont venus quelques jeunes virtuoses exceptionnels, des gens comme Harvey Phillips ou Roger Bobo, qui ont beaucoup joué en solistes et qui ont ainsi attiré l'attention du public sur le tuba. C'est l'exemple des virtuoses de ce calibre qui a provoqué ce que j’appelle l’«explosion» du tuba.

En Angleterre, c'est vraiment beaucoup plus difficile à expliquer et je pense que ce phénomène est lié à la situation économique. Lorsque j'étais enfant, jouer du tuba était quelque chose d'inhabituel et cela pour un certain nombre de raisons, dont la plus importante était peut-être que le tuba est très lourd et difficile à trimbaler et qu'à l'époque la majorité des gens n'avait pas de voiture; de plus les tubas coûtaient très cher et les gens ne pouvaient pas se les offrir.

On ne pouvait jouer le tuba (ou la basse comme on dit chez nous) que si l'école que l'on fréquentait en possédait un, ce qui était plutôt rare à l'époque, ou si on en empruntait un à une société de musique et que l'on s'exerçait dans son local de répétition.

L'économie britannique, comme chacun sait, s'est développée plus lentement qu'ailleurs et cela ne fait guère plus de cinq ou dix ans que l'on peut dire que les gens possèdent des voitures leur permettant d’amener leurs enfants jouer à divers endroits et qu’ils ont même suffisamment d'argent pour pouvoir acheter des instruments. C'est ainsi depuis très peu de temps. C'est une chose importante que les gens ont tendance à oublier.

J.-P. M.: Mais prenons ton cas. Tu as bien débuté avant cette explosion?

J. F.: Oui, mais tu vois, j'étais un drôle de numéro qui ne faisait jamais la même chose que les autres. Mon père était prof de musique et nous avions un grand orchestre scolaire. J'étais dans l'école même où il enseignait.

Pendant la guerre, il avait mis la main sur un excellent tuba qui traîna ensuite par là pendant des années. Aucun gosse ne voulait en jouer, parce qu'on ne pouvait pas l'emmener chez soi par le tramway.

Un jour mon père me demanda d'en jouer et là j'ai eu beaucoup de chance. Non seulement j’avais un excellent tuba à ma disposition, mais de plus mon père pouvait le véhiculer de l'école à la maison et retour dans son vieux tacot. C'est ainsi que je commençai.

A cette époque — et c’est encore souvent le cas, même aujourd'hui — lorsqu'un gars se débrouillait pas trop mal au tuba, on le sollicitait de toutes parts et il ne pouvait plus s'arrêter.

Un autre élément qui a contribué à lancer la vogue du tuba a été... (je crois que l'on oublie tout de même que le tuba a toujours été beaucoup joué hors de l’Angleterre)... a été Gérald Hoffnung, le célèbre créateur de dessins musicaux humoristiques, qui était lui-même un excellent tubiste et qui a su attirer l'attention du grand public cultivé sur cet instrument grâce à ses fameux cartoons.

Le tuba a d'ailleurs toujours été — et à juste titre — un instrument inspirant l'humour. Ici, le tuba n'a jamais été pris aussi au sérieux qu'actuellement aux Etats-Unis, même si tant de gens en jouent aujourd'hui.

En Angleterre on a une autre attitude à l'égard de cet instrument et je crois que cela a quelque chose à voir avec notre humour si particulier qui nous pousse à réconforter ceux qui ont tiré la courte paille... Celui qui joue du tuba n'est pas gâté et, de ce fait, tout le monde est gentil avec lui.

Souvent on glisse encore vite un solo de tuba dans un programme de concert afin que le tubiste ait quelque chose à faire. Alors les applaudissements fusent. On crie «bravo» et les gens disent: «Rendez-vous compte, il réussit même à jouer un solo au tuba!».

C’est évidemment plus drôle et plus condescendant qu'aux Etats-Unis, mais je trouve que tout le mouvement a brusquement donné trop d'importance et de sérieux à cet instrument. C'est très risqué. Si on élimine l'humour, les gens auront de la peine à trouver un autre accès à l'instrument, car même lorsqu'il est joué par les meilleurs, le tuba crée une ambiance plutôt comique.

C'est pourquoi je pense que l'humour doit rester une des composantes fondamentales de l'«explosion» du tuba. Ici, en Angleterre, il y a peu de risques que cet humour disparaisse...

J.-P. M.: Tu as probablement raison, mais je me disais, en t'écoutant, que le répertoire de l'instrument joue également un rôle non négligeable.

J. F.: Oui, c’est un facteur très important. Philip Jones joue là un rôle tout à fait capital. Jusqu'il y a une quinzaine d'années, le tuba était un article que l'on employait dans les fanfares ou dans les orchestres symphoniques et nulle part ailleurs, abstraction faite de quelques solos.

A ma connaissance, c'est Vaughan Williams qui composa le premier concerto important, que l’on joue d'ailleurs très souvent en Angleterre.

Mais ce n'est qu'avec l'avènement des ensembles de cuivres — Philip Jones, «Gabrieli», «Hallé», et autres «raisons sociales» — que le tuba reçut un nouveau rôle à jouer, rôle qui intéressa vivement les jeunes tubistes.

Bien des gars viennent me trouver pour que je leur fasse travailler la littérature de quintette. Leur but, c'est de faire partie d’un tel ensemble. J'encourage beaucoup ce mouvement parce que je pense qu'il offre beaucoup de nouvelles possibilités aux tubistes, au-delà des brass bands et des orchestres.

J'ai à cœur également — bien que je ne sois pas issu du milieu brass band — que l'on occupe mieux les basses, que ce soit au sein d'une fanfare ou comme soliste.

Evidemment c'est l'euphonium qui est l'instrument soliste des basses de brass bands. Le tuba, généralement en mib, est fort peu employé comme instrument soliste et je souhaiterais voir plus d'œuvres nouvelles pour brass bands anglais dotées de parties de basses intéressantes.

Edward Gregson a lancé la chose avec un excellent concerto; Michael Brand a écrit des morceaux dans ce sens aussi et j'espère que cela ira en s'amplifiant dans le cadre des brass bands.

D'ailleurs il le faut, parce que l'on trouve aujourd'hui dans nos ensembles de jeunes tubistes mib qui sont bien trop doués pour la musique qu'on leur fait jouer. Ils vont s'ennuyer et finir par chercher à faire autre chose.

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