Anton Hansen
Anton Hansen a également publié en 1941 une méthode de trombone. Il a été un pionnier dans bien des domaines : c'est lui qui a introduit le trombone à coulisse dans les orchestres danois, qui utilisaient surtout auparavant le trombone à pistons.
En plus de ces deux instruments, Anton Hansen jouait aussi du violon et du piano, parfois même en public. Nombre de compositeurs ont écrit spécialement à son intention.
C'est toujours lui qui accompagnait ses élèves au piano lorsqu'ils jouaient leurs solos. Il ne fut pas uniquement un musicien d’orchestre, mais se produisit souvent comme soliste : en tout, il a donné plus de 150 concerts.
Il s'engagea aussi dans la lutte syndicale et réclama, pour les musiciens d'orchestre, de meilleures conditions de travail et de salaires.
Avec Auguste Petersen, qui avait été trombone solo au Théâtre royal et qui fut le premier maître d'Anton Hansen, il joua souvent du lur², cet instrument nordique immémorial. On leur doit le premier enregistrement mondial de lurs (« The Lurs », 1925).
Toute sa vie, Anton Hansen a habité Nørrebro, le quartier ouvrier de Copenhague : il n'a jamais renié ses origines, même à l'époque où il était devenu célèbre et où il fréquentait quotidiennement, à l'orchestre du Théâtre royal, des personnes appartenant aux couches supérieures de la société.
1 — Anton Hansen : trombone à pistons. The Boy Orchestra, Suède, 1893.
Son enfance et sa jeunesse
Copenhague, vers 1884
Le père d'Anton Hansen était membre d'un quatuor de chanteurs amateurs, qui répétaient souvent dans sa maison. Avec l'orgue de Barbarie dans les rues ainsi que l'orchestre militaire, ce furent là les premières impressions musicales de l’enfant.
Lorsque les militaires entraient en service, chaque régiment était précédé d'une fanfare et Anton Hansen se trouvait toujours parmi les garçons enthousiastes qui les suivaient. Il était très impressionné par l'orchestre de la Garde royale, au point d'en oublier les coups qui ne manquaient pas de pleuvoir lorsqu’il arrivait en retard à la maison.
Ses premiers instruments de musique furent l'ocarina, la musique à bouche, le tambour et l'accordéon. Un peu plus tard son père lui fit cadeau d'un bugle.
Un instituteur nommé Fritz Nehm découvrit ses dons musicaux et s'offrit à lui donner des leçons gratuites, à condition qu'il se procure un violon. Anton Hansen écrit dans ses souvenirs :
Un jour, on m'envoya chez le boulanger pour acheter du pain, et, le boulanger se trouvant justement dans le magasin, j'en profitai pour lui demander si son fils jouait toujours du violon. « Non, me répondit-il, ce gros paresseux n'y touche plus, et l'instrument s'abîme dans un coin ». Alors je lui fis part de la proposition qui m'avait été faite, et il alla chercher le violon dans l'armoire et me le prêta. J'étais au comble du bonheur.
A dix ans, Anton Hansen commença également le piano. Pendant quelques mois il reçut des leçons d'un cousin, et chaque jour il devait se rendre chez ce cousin, qui habitait assez loin, car sa famille ne possédait pas de piano.
2 — Anton Hansen au château de Kronborg.
Lorsque Anton Hansen fut entré dans sa quinzième année, son père lut une annonce dans un journal : on demandait que des jeunes garçons s'annoncent en vue de former un orchestre. C'est ce que fit Anton Hansen et il fut décidé qu'il jouerait du trombone.
On lui acheta donc un trombone à pistons ainsi qu'une méthode, et il commença à s'exercer. Au bout de six mois, cet orchestre de jeunes garçons avait fait de tels progrès que son chef put accepter un engagement au Tivoli : l'orchestre précéderait la Garde du Tivoli.
Anton Hansen suivit cet ensemble au cours de ses tournées à l'étranger, entre autres en Suède. Mais il fut bientôt trop âgé pour rester dans cet orchestre. Il écrit :
Je fis ma Confirmation, et ce fut le moment de prendre une décision touchant mon avenir. Mon père s'opposait à ma vocation musicale et je me rappelle très bien ses paroles : « Il ne faut pas que notre fils devienne un de ces soûlards de musiciens. »
Mais comme je gagnais déjà un peu d’argent en jouant de la musique de danse et en accompagnant des leçons de danse, et aussi en donnant des leçons, aucune mesure décisive ne fut prise concernant mon avenir.
Mon plus grand désir était de fréquenter le « Conservatoire de musique Hegner »³, mais l'argent manquait. Je n'osais songer à obtenir une place au « Conservatoire de musique danois » (qui devait s'appeler plus tard « Conservatoire royal de musique du Danemark ») : je n'avais pas une très haute idée de mon talent, et j'eusse été fort étonné si l'on m'avait dit que, 24 ans plus tard, j'enseignerais dans un institut si distingué.
En fait, mon seul et unique désir, à l'époque, était d'être en mesure de subvenir moi-même à mes besoins.
En été de l'année 1894, Anton Hansen obtint son premier engagement en qualité de pianiste au restaurant « Wienerhallen », qui était situé dans la rue « Vimmelskaftet ». Il devait remplacer un camarade, mais en fin de compte le propriétaire souhaita l'engager à la place de ce camarade :
Après bien des escarmouches — mes parents n'aimaient pas l'idée que leur fils joue dans un restaurant — je finis par imposer mes vues. Mes honoraires se montaient à trois couronnes par soirée plus un repas chaud.
C'était tout à fait convenable, si l'on songe qu'un simple artisan, travaillant dur douze heures par jour, gagnait de douze à dix-huit couronnes par semaine.
Je m'ennuyais beaucoup le dimanche, surtout s'il faisait beau et que les clients fussent rares ; mais je devais jouer de 20 heures à minuit, même quand le local était vide. Pour passer le temps, je me jouais les valses de Chopin, les sonates de Kuhlau ou de Mozart, etc.
Peu importait aux garçons ce que je jouais ; mais quand le patron survenait inopinément, j'attaquais sans transition un morceau à la mode ; c'est que les classiques n'étaient guère accrocheurs !
Ce qui m'aida à tenir le coup, c'est le fait que j'allais pouvoir réaliser mon désir d'entrer au « Conservatoire de musique Hegner ».
Ludvig Hegner y fut son professeur de piano, et Anton Block, futur musicien de l'Orchestre royal, son professeur de violon.
Je n'avais encore jamais pris de leçons de trombone, mais je m'exerçais continuellement. C'est alors qu'il se passa un événement d'une portée décisive.
Dans l'orchestre d'amateurs Euphrosyne⁴ où je jouais, je fis la connaissance d'un négociant en gros du nom de Lohrer, qui jouait du trombone pour son plaisir et prenait des leçons auprès d'Auguste Petersen, trombone solo à l'Orchestre royal.
Lohrer me conseilla de m'adresser à lui. Il se trouva qu'Auguste Petersen était un homme très gai, qui voulut bien s'intéresser à moi. Au bout de quelques mois, il déclara qu'il n'avait plus rien à m'apprendre et refusa catégoriquement de recevoir des honoraires.
J'appris par un collègue plus âgé qu'un poste de tromboniste allait être vacant dans la fanfare du premier régiment. Il me conseilla de poser ma candidature : il m'assurait que le chef souhaitait beaucoup que je travaille dans sa fanfare. J'appris par la suite que ce chef m'avait entendu jouer à la Société de musique privée⁵.
Je passai donc l'examen et fus engagé. Tout joyeux j'allai faire part de mon succès à Auguste Petersen, mais, à ma grande désillusion, il me dit : « Ce poste n'est pas pour vous ; il vous faut absolument vous dédire. C'est un autre avenir, et bien plus prometteur, qui vous attend. »
Je ne pouvais pas comprendre ces paroles, car mon vœu le plus cher venait d'être exaucé, autrement dit l'obtention d'un poste stable. Non sans avoir longtemps hésité, je me rangeai à son avis et renonçai à ce poste.
Anton Hansen continua à jouer à la « Wienerhalle ». Quelque temps après il fut engagé en qualité de tromboniste par un établissement de Göteborg (Suède) qui s'appelait le « Lorensberg ». L'orchestre était composé d'Autrichiens, de Hollandais et d'Allemands.
Parmi les membres de l'orchestre se trouvait un clarinettiste allemand d'un certain âge. Il me conseilla de me procurer un trombone à coulisse : « Avec le talent que vous avez », disait-il, « je puis vous assurer que vous êtes promis à une brillante carrière si vous adoptez cet instrument. »
Et, comparant les mérites respectifs du trombone à pistons et du trombone à coulisse, il exaltait la sonorité de ce dernier.
Un jour que je me promenais dans un quartier de la ville où je n'avais encore jamais mis les pieds, j'aperçus un trombone à coulisse dans la devanture d'un brocanteur, j'en fis immédiatement l'acquisition et me mis à l'étude.
Je ne possédais pas de méthode, néanmoins je ne tardai pas à acquérir une connaissance approfondie des particularités de cet instrument, et bientôt je fus capable de jouer de vraies mélodies.
Mon engagement touchait à son terme, et le chef d'orchestre, qui avait nom Serpek, insistait pour que je reste pendant l'hiver, mais je préférai m'en retourner chez moi.
Ma première visite fut pour Auguste Petersen : j'avais apporté mon trombone à coulisse et je lui jouai quelques mélodies, sur quoi il s'écria : « Nom d'un petit bonhomme, qui vous appris tout ça ? »
Je lui racontai la chose, et mon récit sembla l'impressionner vivement. Il jouait aussi, quant à lui, du trombone à coulisse, mais il était loin d'être un virtuose. (Au sein de l'Orchestre royal il jouait du trombone à pistons.)
Je poursuivais mes études de piano et de violon, jouais également des deux trombones et travaillais du matin jusqu'au soir.
Les engagements dans divers orchestres symphoniques
Après avoir obtenu quelques engagements temporaires en qualité de violoniste et de tromboniste, Anton Hansen, qui était alors âgé de dix-huit ans, fut engagé en Suède et en Finlande par Chr. Jensen, compositeur danois qui possédait le titre de « Directeur de la musique ».
A son retour à Copenhague, il dut constater que les liens qu'il avait noués dans le passé n’avaient pas résisté à l'usure du temps et il fut obligé de vivre de ses revenus finlandais. Mais la chance lui sourit à nouveau au moment où Joachim Andersen⁶ devint le chef de l'Orchestre du Tivoli, et ce nouvel engagement devait être déterminant pour la suite de sa carrière de tromboniste.
Joachim Andersen obtint à 22 ans un poste de flûtiste dans l'Orchestre royal, démissionna au bout de neuf ans et partit à l'étranger. On racontait un peu partout que son départ avait été motivé par son endettement, mais peut-être s'agissait-il là, en fin de compte, d'une pure calomnie.
Pendant quelque temps il avait travaillé à l'Opéra de Saint-Pétersbourg, puis s'était rendu à Berlin, où l'Orchestre de la Cour impériale l'avait engagé, et enfin il était devenu le flûtiste solo des concerts philharmoniques de Berlin, qu'il dirigeait souvent aussi.
En tant que flûtiste, Joachim Andersen parvint à une célébrité mondiale. Mais, atteint d'une paralysie de la langue, il se vit contraint de renoncer à cette brillante carrière et finit par acquérir une grande réputation de chef d'orchestre à Copenhague.
A cette époque, les orchestres étrangers n'utilisaient que le trombone à coulisse, tandis qu'au Danemark on employait exclusivement le trombone à pistons. Joachim Andersen trouva cela trop provincial, et à bon droit.
Seuls deux des trois trombonistes ayant joué sous la direction de l'ancien chef d’orchestre Georg Lumbye, savaient jouer du trombone à coulisse, et il restait donc un poste à repourvoir. Grâce à la recommandation d’Auguste Petersen, Anton Hansen se trouva être l'heureux élu.
J'allais donc faire mes débuts à l'orchestre du Tivoli en qualité de tromboniste, et j'avoue que j'étais un peu nerveux en me rendant à la première répétition. Mais tout se passa très bien et je me sentis bientôt tout à fait à l'aise dans ce milieu nouveau pour moi.
Mon maître Auguste Petersen m'avait fixé rendez-vous au Tivoli, le jour de l'ouverture de la saison. Pensant qu'un tonique me ferait du bien et m'aiderait à surmonter la nervosité qui, pensait-il, devait être la mienne, il m'invita à boire une demi-bouteille de porto.
Mais je n'en bus qu'un petit verre et le laissai finir la bouteille : il le méritait bien !
3 — Le flûtiste et chef d’orchestre Joakim Andersen (1847–1909). Photo du 4 mai 1909.
5 — Le jardin royal « Rosenborg Have ». Photo : Per Gade.
6 — Concert d’harmonie au « Rosenborg Have » (Jardin royal), Copenhague, le 16 juillet 1899. Hansen y joue la partie de baryton (euphonium) dans un ensemble de 36 musiciens.
Mise au concours d'un poste de tromboniste à l'Orchestre royal
En janvier 1898, un poste de tromboniste fut vacant à l'Orchestre royal. Mon vieux maître me poussa à m'inscrire à ce concours et se déclara persuadé que j'obtiendrais ce poste.
Le matin du jour où le concours devait avoir lieu, il vint me voir à mon domicile et me demanda de lui jouer les deux morceaux que lui-même avait choisis pour moi : il s'agissait des concertos de David et de Sachse.
Lorsque j'eus achevé, il me dit : « Si vous jouez aussi bien tout à l'heure, le poste vous est assuré. »
Après mon départ, il dit à ma mère : « Vous pouvez déjà téléphoner au “Grand Café” pour commander le lunch, car il n'y a pas l'ombre d'un doute que votre fils sortira victorieux de ce concours. »
Mais ma mère préféra attendre le résultat avant d'entreprendre quoi que ce soit, et elle eut parfaitement raison, car ce ne fut pas moi le vainqueur : ce fut Carl Christensen, trombone solo de la Salle de Concerts du parc de Tivoli.
Anton Hansen le remplaça d'ailleurs quelque temps après. Le chef Joachim Andersen fit souvent figurer le nom d'Anton Hansen à l'affiche de ses concerts.
En 1899 la Commune de Copenhague décida d'organiser tous les étés 10 concerts donnés par des harmonies au « Jardin de Rosenborg ». La partie de baryton fut confiée à Anton Hansen. Le premier concert eut lieu le dimanche 16 juillet à 16 heures. L'orchestre comptait 36 musiciens et le programme était le suivant (Illustration 6)
Grâce à ces concerts, Anton Hansen finit par avoir amplement l'occasion de jouer en soliste. Ils lui permirent également de mettre du beurre dans les épinards : il ne gagnait que trois couronnes 75 par soirée à l'Orchestre du Tivoli.
D’ailleurs, d'une manière générale, à l'époque, les conditions de travail dans les orchestres étaient si mauvaises et les honoraires des musiciens si dérisoires, que de nombreux musiciens, appartenant aux meilleurs orchestres, étaient obligés d’accepter toutes sortes d’activités accessoires pour pouvoir joindre les deux bouts.
Anton Hansen se fit également un nom comme pianiste mondain, tant comme soliste que comme accompagnateur.
Les gains les plus importants que j'aie réalisés en tant que musicien furent mes honoraires de pianiste. J'étais très demandé comme accompagnateur à l'occasion de concerts privés et de soirées, et comme pianiste de soirées mondaines, surtout dans les salons de l'aristocratie et de la bourgeoisie, j'avais fini par avoir une clientèle assez considérable.
Je demandais des honoraires relativement élevés et il m'arrivait souvent de gagner en une seule soirée la moitié du gain mensuel d'un jeune musicien d'orchestre.
On exigeait parfois beaucoup de moi, entre autres comme accompagnateur : quand un invité, par exemple, voulait chanter quelque chose. Souvent, sitôt que j'arrivais chez le comte Raben-Levetzau, on me présentait un certain nombre de morceaux de musique tout nouveaux — de la musique anglaise, en général — que je devais jouer sans même avoir eu le temps d'en prendre connaissance.
Lors de ces soirées, il se passait des choses très amusantes : ainsi, je jouais un soir chez le comte Reedtz-Thott à l'occasion d'un bal masqué auquel assistait le prince héritier Christian⁷, déguisé lui aussi (il avait adopté le costume d'Offenbach).
Pendant une pause, son Altesse royale nous demanda si nous pouvions jouer la « Valse de l’Empereur », morceau très en vogue à l'époque et si nous lui permettions de nous diriger (nous étions cinq musiciens).
Le prince se mit à battre la mesure, les invités écoutèrent respectueusement, et un tonnerre d'applaudissements salua la fin du morceau.
Son Altesse me fit alors signe de me lever, me prit par la main et nous nous avançâmes jusqu'au milieu de la salle, puis nous nous inclinâmes sous les applaudissements.
4 — Photo : Collection de la Bibliothèque royale. Le Ballet royal et l’Opéra royal de Copenhague, 1889.
7 — Le prince héritier Christian, 1905 (plus tard le roi Christian X du Danemark)⁷.
Engagement au sein de l'Orchestre royal
En 1905, un poste de tromboniste fut de nouveau vacant à l'Orchestre royal, et le concours eut lieu au mois d'août.
Au cours des deux saisons précédentes, j'avais fonctionné dans cet orchestre comme suppléant et ainsi je connaissais fort bien le répertoire : j'espérais que cela doublerait mes chances.
Cet été-là je m'efforçai de jouer le plus de solos possible, tant à Tivoli qu'à l'occasion des concerts organisés au « Jardin royal » par la commune. Là comme ici, je constatais immanquablement la présence des trombonistes susceptibles d'être mes futurs concurrents.
Je travaillai tellement cet été-là que je n'allai pas une seule fois dans la forêt. Je choisis de jouer les deux concertos que j'avais présentés au concours de 1898.
Enfin le jour du concours arriva et je me rendis à la salle des répétitions du théâtre. Le jury comprenait le directeur du théâtre, le comte Danneskiold-Samsøe, les chefs d'orchestre Johan Svendsen et Rung, Anton Svendsen et Holm et Axel Gade, musicien de l'Orchestre royal (Kgl. Kapellmusicus).
J'arrivai avec mes deux instruments, mon trombone à coulisse et mon trombone à pistons. Holger Dahl m'accompagnait.
Ce matin-là j'avais lu l'article suivant dans un journal :
« C'est aujourd'hui qu'aura lieu le concours destiné aux musiciens d'orchestre. Onze personnes vont s'affronter pour le poste d'altiste, tandis qu'un seul musicien brigue le poste de tromboniste, mais on peut compter qu'il jouera comme un ange. »
J'étais persuadé que je devrais tout de même subir un examen. J'attendais qu'on m'invite à jouer, lorsque Johan Svendsen se leva et dit au directeur : « Votre Excellence désire-t-elle entendre ce jeune homme ? Cela n'est pas du tout nécessaire, car nous savons très bien ce qu'il vaut. »
Le directeur répondit négativement et Johan Svendsen me fit ses félicitations.
Je quittai la salle. Dehors je fus accueilli par des membres de l'orchestre qui me serrèrent la main et me félicitèrent.
Le lendemain, on pouvait lire dans tous les quotidiens : « Un seul candidat s'était annoncé pour le poste de tromboniste, c'était M. Anton Hansen. Il paraît que tous ses collègues ont renoncé à poser leur candidature dès qu'ils ont appris la sienne, car ils savent bien qu'il est le meilleur. M. Anton Hansen a donc obtenu ce poste. »
J’appris par la même occasion qu’un cas analogue au mien s'était déjà présenté dans l'histoire de l’orchestre : 20 ans auparavant le trompettiste Thorvald Hansen avait obtenu son poste dans des circonstances semblables.
En 1910, Anton Hansen souhaita pouvoir bénéficier de la « Fondation Kirstein » et fit une requête en ce sens auprès du Théâtre royal. Cette fondation accordait chaque année une bourse à deux musiciens du « Royal Opera House » désireux de continuer à se perfectionner.
Chacune de ces bourses se montait à 900 couronnes danoises, somme considérable à cette époque ! C'était ce que gagnait en neuf mois le musicien d'orchestre le moins payé.
Anton Hansen fut le premier « cuivre » à en bénéficier. Il se proposait de faire un séjour d'études auprès du grand virtuose qu'était Paul Weschke, tromboniste à l’Opéra de Berlin.
Pour des raisons diverses, il me fut impossible d'entreprendre ce voyage avant que la saison du Tivoli ne soit terminée. En attendant, j'entrai en contact avec le professeur Paul Weschke, musicien de la Chambre du roi, qui occupait le poste de trombone solo à l'Opéra de Berlin.
Il passait pour le meilleur tromboniste d'Allemagne. Dans mes premières lettres, je lui demandai quelles études il utilisait pour son enseignement et quels morceaux destinés aux solistes existaient au répertoire de notre instrument.
J'achetais les œuvres que je ne connaissais pas encore et les étudiais avec enthousiasme. Je me remis à l'allemand, écrivis des compositions et pris des leçons afin de profiter de mon séjour au maximum.
Paul Weschke
En 1911, le « Royal Opera House » accorda deux mois de congé à Anton Hansen pour lui permettre de faire le séjour projeté et il quitta Copenhague le 18 septembre.
Quelques jours auparavant j'avais communiqué la date et l'heure de mon arrivée à Paul Weschke — qui cumulait les fonctions de premier trombone à l'Opéra et de professeur au Conservatoire royal de musique.
Au moment où j'allais descendre du train, un inconnu m'aborda en souriant et se présenta : c'était Paul Weschke lui-même. Je ne lui avais jamais envoyé de photo et je lui demandai comment diable il avait pu deviner mon identité.
« Mais c'est que vous étiez le seul voyageur à avoir un trombone. »
Le plus fort, c'est que je l'avais totalement oublié.
(A suivre)
Per Gade
L'auteur
Per Gade est né à Aalborg, au Danemark, le 26 mai 1944. Il débuta comme tromboniste de jazz, puis étudia l'instrument à l'Académie royale de musique de Copenhague, où il obtint un premier prix. Il étudia également la psychologie, la direction, la composition et l'instrumentation.
Par la suite il se perfectionna en travaillant à Londres avec Denis Wick et à Chicago avec Jay Friedman.
Il créa de nombreuses œuvres écrites par des compositeurs scandinaves pour le trombone (il joue le trombone alto et soprano, la trompette basse, le trombone à pistons, le baryton et l'euphonium ainsi que le trombone basse).
Il a commencé à enseigner comme assistant du professeur Palmer Traulsen à l'Académie royale de musique de Copenhague. Il est actuellement professeur de trombone, baryton et ensembles de cuivres au Collège et à l'Académie de musique de Sakuyo au Japon.