Brass Bulletin 35, III / 1981 (page 23–31) · 11 min. de lecture
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Vitaly Bujanovsky

Le grand corniste universel

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Vitaly Bujanovsky

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«Vitali Bouianovski est un des plus brillants représentants de l'école d'interprétation russe». Dimitri Chostakovitch

«Das goldene Horn der Welt» (L'homme au cor d'or) — voici le titre qu'une radio étrangère décerna à Vitali Michailovitch Bouianovski, lauréat de nombreux concours internationaux, artiste populaire de la Fédération Russe, candidat en «science artistique», musicien d'orchestre infatigable, soliste et pédagogue, en hommage à son travail.

Et vraiment, celui qui a entendu jouer Bouianovski, que ce soit dans un concerto pour cor, ou en soliste avec l'Orchestre Symphonique de la Philharmonie de Leningrad, ne peut que rendre louange à ce musicien et gloire à son instrument, qui selon la parole bien connue de Berlioz serait «le roi des instruments de cuivre».

Depuis le début de sa vie de musicien, Bouianovski fut en contact avec des orchestres nationaux et internationaux bien connus; parmi lesquels l'Orchestre du Théâtre Kirov et l'Orchestre Symphonique Académique de la Philharmonie de Leningrad, dont Otto Klemperer, alors au sommet de sa carrière, louait en termes élogieux «l'enthousiasme infatigable» et les «merveilleux résultats»¹.

Bouianovski eut la chance de tomber sur un orchestre dont la grande et longue tradition a fourni tant d'excellents souffleurs, tels les trompettistes A. Schmidt et J. Bolpijanov en compagnie desquels il put pleinement déployer son talent.

Entendre Bouianovski jouer le solo de cor (porteur d'un message tragique) dans la 5e Symphonie de Tchaïkovski, c'est entendre la chaleureuse sensibilité et aussi la grande culture musicale de cet artiste sous son meilleur jour.

Le cor joue un rôle important dans les œuvres symphoniques, aussi le répertoire d'orchestre de Bouianovski est-il impressionnant — du 1er Concerto brandebourgeois aux partitions contemporaines les plus épineuses.

Bouianovski a commencé très tôt son activité dans l'orchestre. En 1946, après sa scolarité et après avoir étudié pendant dix ans auprès de son père Michail N. Bouianovski, il obtint le poste à l'orchestre du théâtre de Kirov (connu dans le monde entier).

Dans la même année il fit son entrée comme professeur au conservatoire, complétant ainsi ses fonctions d'artiste et de pédagogue. Il travailla aux côtés de cornistes renommés, tels Michail Bouianovski, M. Koreun et K. Wanscheidt sous la direction des meilleurs chefs d'orchestre d'Union Soviétique; l'éducation de Bouianovski se fit donc dans la plus pure tradition musicale russe.

Il joua dans quelques opéras marquants de son époque, Famille des Taras de Kabalevski, Décabristes de Chaporine, La Mère de Khrennikov et Le Pavot rouge de Glière.

Cette formation très complète porta ses fruits: Vitali Bouianovski gagna le premier prix au Concours International «Reicha» de Prague en 1953, et en 1955 il obtint le titre de candidat des «sciences artistiques» par une excellente thèse.

Voici ce qu'écrit le critique tchèque K. Sadlo à l'occasion du succès que remporta B. à Prague:

«V. B. est un musicien sympathique, simple, modeste mais aussi intelligent, jouant parfaitement juste avec une expression toujours convaincante, qu'elle soit calme ou exubérante. Il jouit d’une grande culture et d'un style très individuel (...) On s'imagine aisément qu'il soit aussi un grand pédagogue.»²

Malgré ses charges considérables (service d'orchestre, enseignement, travail à sa thèse), il continue imperturbablement sa carrière solistique, par ses concerts où il exécute les parties les plus difficiles du répertoire, se produisant au conservatoire, à la télévision, à la radio, en d'autres lieux et à d'autres occasions.

En 1959, il fut lauréat du Concours International de Vienne, ce qui représentait outre son triomphe personnel, celui de l'École de souffleurs d'Union Soviétique. Il faut dire qu'avant la Révolution d'Octobre, les critiques étrangers n'avaient jamais pris en considération l'École de musique russe.

En 1955, le musicien d'orchestre expérimenté et mondialement connu qu'était alors V. Bouianovski gagna le concours pour l'obtention du poste de cor solo à l'Orchestre Symphonique de la Philharmonie de Leningrad, place qu'il occupe encore aujourd'hui.

En plus de 20 ans d’activité avec cet orchestre, il a joué pour ainsi dire les solos de toutes les grandes œuvres symphoniques: les symphonies de Chostakovitch, Prokofiev, Mahler, Brahms, Mozart, Beethoven, Berlioz, etc.

Il eut la chance de travailler avec les meilleurs chefs d'orchestre de son temps, tels Jevgeni Mravinski, Lorin Maazel, Igor Markevitch, Benjamin Britten, Kurt Sanderling, André Cluytens, Kirill Kondrachine et d'autres, qui favorisèrent sa maturité musicale.

Bouianovski a joué dans toutes les métropoles du monde; sa grande maîtrise de l'instrument a toujours suscité l'admiration, que ce soit chez l'auditeur, la presse ou chez ses collègues musiciens.

Il eut par exemple une critique très enthousiaste et élogieuse pour sa magistrale interprétation du redoutable solo de cor dans le concerto pour violoncelle de Chostakovitch, et un journal viennois écrit sur l'exécution de la 5e Symphonie de Tchaïkovski:

«W. I. Genssler et V. Bouianovski sont deux excellents jeunes solistes, des maîtres de l'instrument. Ils manient avec aisance les nuances sonores et dynamiques, du pianissimo le plus doux au fortissimo le plus puissant et plein, en outre leur phrasé est parfait.»

De telles critiques parurent sur des concerts aux États-Unis, en Australie, au Japon, en Autriche et en Finlande.

Bouianovski est très souvent invité à faire des exposés et à jouer en solo à divers symposiums et congrès. Il est membre de la Société internationale des cornistes et de l'Union internationale des cuivres, pour lesquelles il a souvent présenté des exposés, donné des concerts et des cours; les séminaires pour cor lui permettent également d'échanger ses expériences avec ses collègues étrangers (Norvège, Finlande).

Aux concerts de clôture de tels séminaires, Bouianovski est d'ordinaire le cor solo ou alors le chef d'orchestre de ces grandioses ensembles de cors, réunissant jusqu'à 40 personnes. Le programme de ces ensembles comprend le plus souvent ses transpositions ou ses compositions originales.

Il organise également de tels concerts et séminaires en Union Soviétique (Moscou, Novossibirsk, Petrozavodsk). En janvier 1973, il organisa à Leningrad le premier séminaire national pour cornistes, qui eut un succès retentissant.

V. Bouianovski est très actif en tant que soliste. Il a joué avec orchestre tous les concertos de Mozart, Haydn, Goedicke, Hindemith, et j’en passe. Son répertoire solistique prendrait des pages.

Ses prestations à la salle du conservatoire Glazounov (Leningrad), dans la Philharmonie, ou dans les villes environnantes sont toujours accueillies avec beaucoup d'intérêt.

Un tel concert eut lieu à Petrozavodsk en 1977, où il joua ses Villanelles avec l'Orchestre de la Radio et de la Télévision carélienne sous la direction de Eduard Tchivchel.

Ce fut une apparition mémorable, suscitant chez les auditeurs les sentiments les plus divers; la sonorité magnifiquement veloutée, la virtuosité remarquable dans la technique des intervalles, dont seuls les initiés connaissent la redoutable difficulté, et le brio merveilleux de son jeu, rencontrèrent en cette soirée inoubliable un enthousiasme extraordinaire.

Le public ne laissa partir le soliste qu'à regret.

Le jour suivant, Bouianovski interpréta avec autant de sensibilité les deux sonates pour cor et piano de Hindemith.

La musique de chambre tient une place privilégiée dans son activité de concertiste.

Il est le promoteur et le fondateur du Quintette à vent classique de la Philharmonie de Leningrad, et le dirige maintenant depuis plus de 20 ans.

Dans la première formation jouaient les lauréats du Concours «Reicha» de Prague (1953), Lev Perepjelkin (flûte), Vladimir Kurlin (hautbois), Michail Ismaïlov (clarinette), Ljev Petcherski (basson) et Bouianovski (cor).

Tous sont solistes à la Philharmonie de Leningrad, sauf Perepjelkin, qui est flûte solo du théâtre Kirov.

Ce jeune ensemble eut tôt fait d'attirer l'attention du public exigeant de Leningrad et en devint rapidement l'enfant chéri.

Dans le répertoire classique et moderne existant pour cette formation, il n'y a guère un morceau qui ne figure au programme de ce quintette.

Le succès de cet ensemble et les relations personnelles de Bouianovski firent que de nombreux compositeurs russes écrivirent de nouvelles œuvres pour ce quintette en tenant compte des capacités individuelles de chaque musicien.

Ainsi, sur la demande de Bouianovski, le compositeur B. Savlejev transposa sa suite pour quatuor à vent en suite pour quintette et il y ajouta une 2e suite pour cette formation; S. Slonimski écrivit Dialogue, Juri Falik Die Hanswürste (ballet de chambre).

À cela s'ajoutent des quintettes de L. Prigochine, A. Manevitch, G. Taranov, Ch. Otsa, W. Kappa et beaucoup d'autres.

De tous temps déjà, les souffleurs talentueux ont incité les compositeurs à écrire pour eux; citons les célèbres amitiés entre Mozart, le clarinettiste Stadler et le corniste Leutgeb, entre Brahms et le clarinettiste Mühlfeld, entre Carl M. von Weber et Baermann.

Les œuvres qui en ont résulté appartiennent au répertoire de base indispensable.

De telles amitiés furent aussi à l'origine d'innombrables partitions modernes, représentatives de la musique actuelle pour quintette à vent.

Voici ce qu'écrit Juri Falik, créateur de Die Hanswürste:

«C'est avec un immense plaisir que je me mis à la composition de ce quintette, me réjouissant à l'avance de la collaboration avec cet ensemble, qui doit sa fondation et son accomplissement artistique à Bouianovski.

Ce dernier n'est pas seulement un excellent corniste, concertiste et pédagogue, mais encore un pionnier infatigable de la musique, plein d'idées et de projets intéressants.

Il fit beaucoup pour la création du «Kammerballett» (ballet de chambre) de Leningrad, un nouvel ensemble combinant musique pour quintette à vent et représentation plastique chorégraphique (c'est sur sa demande que j'ai écrit en son temps le ballet de chambre Die Hanswürste).

Bouianovski est caractérisé par la diversité et l'ampleur de son activité en tout ce qui est culturel et musical, ce qui définit en fait tous les grands artistes.»³

Bouianovski est aussi un très grand pédagogue.

C'est essentiellement de son père Michail N. Bouianovski (Michail B. fut le premier professeur du conservatoire de Pétersbourg-Leningrad; il était d'une famille de musiciens; son père était flûtiste de l'orchestre symphonique de la cour du tsar) que Vitali hérita des meilleures traditions et acquisitions de l'institution russe d'enseignement musical, commencée à la fin du XIXe siècle.

Au cours de ses 25 ans d'activité pédagogique, Bouianovski a réussi à affermir encore la réputation de l'École de cor de Leningrad.⁴

Pendant toutes ces années il a formé une classe d'excellents musiciens, qui propagent maintenant cet art dans le pays et à l'étranger.

Parmi ses élèves les plus connus, citons Andrei Glouchov, cor solo de l'Orchestre Symphonique Académique de la Philharmonie de Leningrad, et lauréat du Concours d'Exécution Musicale de Genève, Uwe Uustalu, lauréat du Concours de cor de la région Baltique, cor solo de l'Orchestre de la Radio estonienne et professeur au conservatoire estonien, P. Jevstignejev, cor solo de l'Orchestre Symphonique du théâtre Kirov, et finalement Stanislas Tsess, cor solo de l'Orchestre Symphonique de la Philharmonie de Leningrad, lauréat du Concours International Anatoli-Soukhoroukov et du Concours international de Prague.

Avant la Révolution d'Octobre, faute de musiciens indigènes, c'étaient des étrangers qui enseignaient en Russie.

Aujourd'hui, bien au contraire, nombre de jeunes musiciens n'ont d'autre désir que d'avoir la possibilité d'étudier chez Bouianovski ou ses collègues.

Beaucoup d'entre eux ont déjà réussi à recevoir cette formation; ils travaillent maintenant efficacement dans leur pays, où ils répandent la méthode de l'École de cor russe.

C'est à l'enseignement que Bouianovski s'adonne avec prédilection. Il enseigne à l'école secondaire du conservatoire, où il est à la tête d'une classe prometteuse.

Malgré ses nombreuses activités, il trouve encore le temps de faire profiter la jeune génération de sa grande expérience.

Son principe pédagogique, le travail purement individuel avec chaque élève, tenant compte non seulement de son âge, mais aussi de ses particularités physiques et psychiques, lui permettent de déployer tout un arsenal de moyens pédagogiques avec le meilleur effet.

Dans son enseignement, Bouianovski inclut le jeu d'ensemble, continuant ainsi une longue tradition russe.

C'est au conservatoire de Pétersbourg que le légendaire cornettiste et chef d'orchestre Wilhelm W. Wurm fonda la classe d'ensemble de cuivres.

Cette classe avait pour but de préparer à la profession de musicien d'orchestre, et elle travaillait en conséquence quant au choix et à la préparation des œuvres.

Toutes les générations suivantes des enseignants d'instruments à vent suivirent cet exemple, se distinguant ainsi d'autres conservatoires où le jeu d'ensemble appartenait en règle générale à la branche musique de chambre, enseignée très souvent par des pianistes ne connaissant ni le répertoire ni les particularités du jeu d'orchestre.

Bouianovski commence l'enseignement de musique d'ensemble avec des groupes de mêmes instruments (duos, trios, quatuors de cor) et introduit ensuite d'autres instruments, ceci déjà dans le cadre de l'école secondaire.

De cette manière, l'élève se familiarise au cours de ses études avec tous les principes du jeu d'ensemble, ce qui est tellement important pour les musiciens d'orchestre.

Dans ce domaine, Bouianovski a abattu une besogne considérable, surtout en ce qui concerne le répertoire: il a édité des recueils de morceaux pilotes et de pièces d'audition, de même que des adaptations de partitions isolées, jusqu'alors inconnues ou peu connues des pédagogues et des musiciens.

En travaillant à ces éditions et arrangements divers de tout ce qui est matériel didactique musical, il releva tous les défauts ou imperfections, dont les écoles et les manuels d'enseignement étaient jusqu'alors remplis.

L'idée fut lancée d'exploiter toute l'expérience pédagogique amassée depuis de longues années dans l'école de cor de Leningrad, en commençant avec Friedrich Homilius, Jan Tamm, continuant avec Michail Bouianovski: les professeurs actuels Vitali Bouianovski et Pavel Orechov écrivent maintenant en commun une école de cor.

La polyvalence de Bouianovski est assez exceptionnelle. C'est à peine croyable qu'un seul individu puisse, ne serait-ce que du point de vue physique, accomplir une telle quantité de tâches différentes, et qu'il puisse en outre être créatif.

Prenons au hasard une journée de vie de Vitali B. (une journée de congé, il ne connaît pas !), où il ne s'adonne pas à son occupation principale, service(s) d'(à l')orchestre; de 8 à 10, nous l'accompagnons à la fabrique d'instruments à vent, où il est conseiller et aussi l'homme de confiance du conservatoire, pour les élèves duquel il choisit ce matin des embouchures et règle toutes les formalités d'achat que cela entraîne; de 10 à 11, déjeuner et départ pour le conservatoire; de 11 à 16 h 30, enseignement à la «Zehnjahrschule»; de 17 h à ?, enregistrements pour un disque de la firme Melodia (il en a déjà fait une trentaine)...

Toutes ses journées sont ainsi chargées.

Mais où il trouve encore du temps pour une autre de ses passions, la composition, est un vrai mystère.

Il a écrit quantité de pièces pour trompette, cor, des recueils de morceaux (pièces d'audition) et aussi d'innombrables adaptations pour ensemble de cors comptant entre 12 et 18 cornistes, une sonate solo, dédiée au corniste allemand Hermann Baumann, une pièce pour cor et piano pour le corniste allemand Peter Damm, une sonate pour 4 timbales et beaucoup d'autres œuvres instrumentales, exécutées avec succès en Russie et à l'étranger.

Une partie de son œuvre a déjà été publiée: 5 pièces pour cor (éd. Muzyka), Die wilde Jagd (La Chasse sauvage), une fantaisie sur un thème du Freischütz (dédiée à Peter Damm) (éd. Sovjetski Kompozitor, 1976).

Ses deux œuvres les plus importantes pour le moment sont deux ballets pour ensemble de chambre, Polyphem (mise en scène au studio de la Lenfilm) et Legende (sur des thèmes japonais).

De la plume de Bouianovski nous avons encore un livre sur le cor (éd. Muzyka, 1971) et l'article «M. N. Bouianovski, corniste et pédagogue» (collection Méthodique de l'enseignement pour instruments à vent, 1976).

On ne pourrait contredire le jugement de Dimitri Chostakovitch sur la personnalité de Bouianovski.

«Son art est élevé et rigoureux: il est doté d'un goût musical très sûr, d’une sonorité noble, d'une grande maîtrise de sentiments; il possède surtout cette sensibilité subtile pour une restitution idéale du contenu spécifique d'une œuvre, en accord avec son caractère et son style [...] Il se consacre aujourd'hui à d'innombrables activités créatrices et de recherche.»⁵

Notes

¹ «Mravinskij dirige», 1976, p. 30.

² «Musikalische Rundschau», 1953, n° 12, p. 512.

³ E. Barutcheva: «Premières auditions». Dans Leningrader Rundschau, 1977, p. 72.

⁴ Voir Brass Bulletin n° 27, 1979, p. 45.

⁵ V. Bolotine, Dictionnaire biographique, 1969, p. 138.

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