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Un martyr du trombone

Un martyr du trombone

FÊTE VÉNITIENNE A BORD.

Chant : Enfant, veux-tu ma haine? en voilà la moitié!

Lithographie du «Journal pour rire» 1851, Collection Ernst W. Buser, CH-4102 Binningen.

Les archives d'une bibliothèque sont une expérience extraordinaire, y entrer, c'est plonger dans le passé avec ses histoires fascinantes sur des hommes et des événements oubliés. C'est en nous intéressant de près à l'étude des cuivres du siècle dernier, sur lesquels nous commençons à nous renseigner (voir Arban par J. P. Mathez) que nous nous sommes trouvés en face d'une personnalité fort intéressante: Auguste Léonard de la Tuilerie. Nous ne possédons que peu d'informations sur lui:

«Elève à l’École impériale-royale polytechnique (1812-14), 38° sur la liste de mérite à la fin de la deuxième année et classé dans le service de l'Artillerie (démissionnaire)».

Ses démarches concernant le trombone au cours des années 1846-48, alors qu'il était apothicaire à Paris, rue Ste-Anne 5, nous semblent intéressantes et amusantes. Voici son discours à l'Académie des Beaux Arts que nous citons intégralement:

A Messieurs les Membres de l'Académie des Beaux Arts

SECTION DE MUSIQUE
(Institut Royal de France)

Paris, le 1er Octobre 1846.

Messieurs,

Dans une Notice placée en tête d'un morceau de musique¹, publié par moi, le 22 janvier dernier, morceau dont je prends la liberté de vous adresser ci-joint un exemplaire, avec un autre de chacune de mes compositions, je m'exprimais ainsi:

«Cette oeuvre musicale a été arrangée sans la moindre prétention, puisqu'elle ne renferme presqu'aucune note qui n'appartienne en propre aux deux immortels génies qui en ont combiné les divins accords. Elle a été entreprise dans le but de montrer le parti qu'on peut tirer du Trombone, même dans un salon; et en outre pour appeler l'attention publique sur un instrument peu apprécié jusqu'ici en Europe, malgré ses trois siècles d'existence et le caractère inébranlable de son mécanisme.

Cet instrument, en effet, par les conséquences qui résultent de ce principe si simple de Rameau et de d'Alembert: la résonance du corps sonore, contient probablement en lui une explication complète des phénomènes de l'Acoustique. Comparable à une série non interrompue de tuyaux d'orgues (même avec la distinction des commas) il peut donner raison de ceux de la mélodie et de l'harmonie dans leurs divers genres ou modes les plus compliqués. Il renferme enfin, peut-être, les Rudiments d'une langue musicale tout entière.

«Je laisse à d'autres plus capables, le soin de développer les idées que j'ai cru de mon devoir de consigner ici.»

Depuis, et toujours dans ce but d'appeler l'attention sur un instrument trop peu apprécié, selon moi, j'ai mis en vente un autre morceau (oeuvre 3 de mes compositions musicales)², dans lequel je me suis efforcé de placer le Trombone au rang qu'il me paraissait devoir occuper dans la musique, c'est-à-dire à l'un des premiers. Personne, à ma connaissance, n'a répondu à l'appel; on s'est borné à continuer de lui faire faire des espèces d'accords plaqués dans l'instrumentation, sans le faire jamais chanter.

Il semble, en vérité, dans l'ordre de mes idées, que cet instrument formidable, malgré l'emploi journalier qu’on en fait, doive être comparé à un lièvre à côté duquel on marche depuis trois cents ans, sans en avoir jamais aperçu la beauté.

Je viens donc aujourd’hui vous exposer quelques autres de mes réflexions, les soumettre à l'appréciation de vos lumières, je pourrais dire, de vos génies; je viens enfin me présenter à vos consciences si éclairées d'ailleurs dans le sujet qui me préoccupe.

J'ai préféré ce moyen à celui des annonces auprès du public, au risque d'en demeurer pour mes frais, et de voir mes compositions à jamais invendues. Je crois, du reste, devoir vous dire à l'avance, que je me récuse entièrement dans toute analyse future qui pourrait être tentée d'une manière plus ou moins directe, dans les domaines mathématique, physique ou même chimique de mon sujet.

Le Trombone simple, à coulisses, sans pistons, tel qu'on l’établit chez M. Darche, rue des Fossés-Montmartre, n° 7, et comme on l'emploie dans les Régiments de l'armée, me paraît être le plus puissant et le plus parfait de tous les instruments de musique connus. Il est incontestablement toujours d'accord avec lui-même; si on le compare au violon ou à tout autre instrument à cordes de la même nature, il a sur eux cet avantage.

Une seule note chez lui (le si bémol) se trouve établie a priori lorsque ses coulisses sont fermées, et il est de la plus extrême facilité de la faire varier dans l'étendue d'un demi-ton pour l’accord avec l'orchestre.

Dans le violon, l'alto, le quinton, le violoncelle et la contrebasse, plusieurs notes doivent être préparées, tandis que l'artiste Tromboniste n’ayant presque rien de déterminé à l'avance, a le bonheur de sentir qu’il a tout à faire dans l'exécution, et qu’il est plus à même par là de faire passer à l'oreille des auditeurs son âme et ses sentiments tout entiers!

Si on déduit les conséquences de cette différence d'organisation, on avouera que, comme le violon et même plus que lui, le Trombone est toujours juste si on le sait jouer; tandis que les autres organes de la pensée musicale, ceux-là qui par des trous, des clefs, des pistons, des marteaux, des touches, des soufflets, etc., semblent présenter l'avantage de donner des notes touttes faites, (les pianos surtout), sont toujours et partout rigoureusement et radicalement faux et incomplets, puisqu'aucun d'eux ne tient compte de la différence qui existe entre un la dièze et un si bémol, par exemple.

J'oserai à cet égard, signaler à votre attention mon oeuvre 6³, dans laquelle je m'efforce de faire comprendre, et, qui plus est, sentir toute l'importance d'un comma bien placé.

Je saisirai cette occasion pour solliciter au sujet de cette dernière production l'indulgence de mes juges, attendu mon ignorance complète des premières règles de la composition musicale, et l’insuffisance de mes idées dans l'établissement, l'emploi et la résolution de la plus simple dissonance.

Je ne mettrai pas non plus le Trombone en regard du Cor d'harmonie, dont les sons bouchés ont si peu de volume, de portée et d'étendue; je ne le comparerai pas au Cor de chasse qui offre de si faibles ressources et a si peu de notes à sa disposition.

Je me bornerai à dire à ce sujet, que les grands seigneurs et les fils de famille qui emploient leurs loisirs à apprendre ce dernier instrument, feraient bien mieux, selon moi, de consacrer quelques heures d'étude par jour au Trombone. Ils arriveraient par là à jouer toutes sortes d'airs avec une nature de sons analogues, au lieu de s'en tenir au bon roi Dagobert et à quelques Fanfares de peu de signification dans les rendez-vous de chasse.

Ce serait ici sans doute, le lieu de dire un mot de cette langue musicale et de signaux terrestres ou maritimes que j’ai indiquée à la fin de la Notice citée plus haut; mais je sens trop combien sont légères mes connaissances en acoustique, en télégraphie et en musique, et je le répète, je laisse à mes maîtres dans la science le soin d'établir et de coordonner les idées de développement que cette pensée peut contenir.

Si, à cause de son ancienneté, on mettait la Trompette en opposition du Trombone par l'action dévastatrice qu'elle exerça à Jéricho, et par les rôles que la sculpture, la peinture et la poésie lui font jouer chaque jour, c'est alors que je m'écrierais avec le poète: Arrière la Trompette et vive le Trombone!

Ce dernier contient à lui seul sept trompettes dans ses flancs, une par chaque position! Et alors, pensez au nombre sept, songez à Newton; songez à l'Apocalypse!

Au dire de tous les peintres passés, la Trompette de l'Ange-Exterminateur est unique; celle de la Renommée, si on en croit Messire Arouet, a deux embouchures, mais celle du Jugement dernier futur, celle de l'Epoque, celle de la Révolution de 1830, celle-là, elle en vaudra SEPT à elle seule, et cette Trompette sera un Trombone!

On peut jouer sur le Trombone toutes les mélodies, tous les Airs et Chants populaires qu'on veut, pourvu qu'ils soient facilement et musicalement conçus, pourvu (cela va sans dire), qu'ils se tiennent dans la portée de l'instrument. On peut en jouer à pied, à cheval, en voiture, en bateau, en chemin de fer; j'en ai joué en nageant à la surface de cinq mètres d'eau de profondeur.

Le Trombone offre une étendue d'environ trois Octaves avec la succession chromatique non interrompue, et, j'insiste sur ce point, avec la distinction des commas. Par la nature, la qualité, le volume de ses sons, il écrase tous les autres instruments.

Je dirai à ce sujet, que m'étant fait passer dans une île sur la Loire, à Nantes, il y a quatre ou cinq mois, j'ai, moi seul, fait danser sur leur bord des marins dont le navire se trouvait à l’ancre à une lieue peut-être loin de moi. Il n’a fallu pour cela, que leur jouer par un vent favorable, cette bourrée auvergnate si connue: Les Coucous sont gras! Qu'on me cite un autre instrument capable de produire de tels résultats?

Si par la nature, large, majestueuse, éclatante, bruyante si l'on veut, de ses sons, le Trombone est appelé à produire au grand air des effets grandioses, j'ajouterai qu'il me semble posséder au gré de l'Exécutant, un autre genre de sonorité qui le rend propre à revêtir ses chants d’une teinte douce, moelleuse, triste, et pleine d'expression et de sentiment.

A chacune de ses positions il donne un Accord parfait majeur, avec quelques autres notes en dedans ou en dehors de cet accord. Il est donc éminemment propre aux effets purement harmoniques par la corrélation et la fusion de ces divers accords, de tous les plus importants.

Plusieurs notes sont faites naturellement chez lui de deux ou trois manières différentes; elles concourent singulièrement à la facilité de l'exécution. Aucun autre Instrument du reste, sans exception, ne me semble plus propre à rendre d'une manière pure et exacte les passages Enharmoniques.

J'ajouterai que dans l’état actuel de nos sensations et de nos connaissances, un morceau de musique qui serait composé exprès par un maître, et exécuté dans une Eglise, par huit, dix, vingt, trente ou cinquante Trombones, me paraît instinctivement le plus beau morceau de musique qu'il soit possible de concevoir.

Je suspendrai ici, Messieurs, le cours de ces réflexions. Je ne le ferai pas cependant sans signaler à votre attention les Méthodes de Trombone de MM. Dieppo et Vobaron, dont le premier, par l'uniformité de ses Exercices, a si heureusement signalé les Sept Trompettes cachées dans l'intérieur du tube trombonique, et dont l'autre avait si bien pressenti dès longtemps, par la pureté harmonique et la profonde variété de ses Etudes, l'importance de son Instrument et la hauteur du rôle qu'il était appelé à jouer dans l'avenir de la musique.

Je citerai aussi les utiles travaux de MM. Cornette et Rauda, que les suffrages d'un public trop peu nombreux d'ailleurs ont, j'espère, suffisamment récompensés.

Qu'il me soit permis encore d'adresser ici publiquement des remerciements à mon professeur, M. Record, Trombone à l'Opéra Royal Italien de Paris.

Veuillez croire, Messieurs, au respectueux silence et à la soumission avec lesquels attendra les décisions de votre jugement suprême, celui qui tient à honneur de se dire:

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Auguste LÉONARD,

Elève de l'Ecole-Impie-Royale Polytechnique (1812-1814), porté à la fin de la seconde année, le 38° sur la liste de mérite, et classé dans le service de l'Artillerie (démissionnaire), présentement, Apothicaire, à Paris, rue Sainte-Anne, N° 5.

Nous, les trombonistes, sommes bien étonnés de trouver tous les mérites de notre instrument aussi clairement exposés plus de cent ans en arrière.

M. Léonard de la Tuilerie a publié une «Méthode Préparatoire du Trombone, qui est un ouvrage bien connu mais fort peu apprécié jusqu'à ce jour, comprenant un grand nombre d'Airs de divers compositeurs à l'usage des musiciens amateurs et professionnels.»

Il nous semble qu'il était trop pressé et attendait un succès immédiat; quelques mois plus tard, il rédigea un Avis au Public qui nous révèle son désespoir.

Avis au Public

(au sujet de mes Quadrilles de Contredanses pour trombone seul).

Depuis le 22 janvier 1846, date de ma première publication, il n'est pas venu à ma connaissance qu'aucune personne ait répondu à cet appel que je faisais de porter un regard plus attentif sur le trombone, instrument trop peu apprécié jusqu'ici selon moi.

Qu'il me soit permis d'établir quelques faits:

Aujourd'hui, 16 février 1847, j'ai à peine vendu pour quarante sous des Oeuvres Musicales que j'ai fait graver, j'ose dire, à grands frais. Il y a plus: lorsque je parle du trombone, on me juge ridicule et l'on me rit presque au nez. Quelques artistes seulement me semblent froncer les sourcils et ne disent rien.

J'ai une légère habitude de faire des réflexions sur l'espèce humaine⁴ et de porter mes investigations sur les temps futurs; je suppose qu'il arrivera ce qui va suivre: ou mes idées seront adoptées ou elles ne le seront pas.

Si elles ne le sont pas, je me tairai, et mes soins, mon temps, mon argent, mon travail, mes démarches, tout sera perdu; si elles le sont, on me calomniera.

J'ai dit.

Paris le 16 février 1847
A. Léonard de la Tuilerie
Pharmacien, Trombone de la 10° Légion
Rue Ste-Anne 5 au 1er

Malheureusement, il nous a été impossible de trouver la suite de cette petite histoire, mais il est certain qu'on peut trouver, aujourd'hui encore, des gens qui pensent la même chose. Ils veulent favoriser leur instrument (de cuivre).

La situation a-t-elle changé?

Notes

¹ Deux marches funèbres de Van Beethoven et G. Rossini, mises en quatuor pour Piano, Violon, Violoncelle et Trombone.

² Quatre mélodies (Lieder) de F. Schubert (Adieu, le Vieillard, la Berceuse, la Fille du Pêcheur), arrangées en Trio pour trois Trombones.

³ La Limousine, Valse Bourrée, dédiée à Mme Jouve de Guibert, Élève de Bambini père, Professeur d'harmonie (1802), mise en musique pour le Pianoforte.

* Voir la Chansonnette comique: La Fin du Monde de Letellier et Marquerie.

Brass Bulletin 31, III / 1980 pages 57–66

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