A. Trombone basse à double coulisse, système Halary
B. Trombone basse à double coulisse, système Fontaine-Besson
Le jazz — produit du XXe siècle — a conquis des dizaines de millions d'êtres humains, combinant l'improvisation populaire avec toutes les subtilités de la musique savante et a demandé énormément aux interprètes. Ceux-ci, pour satisfaire aux exigences croissantes du métier, ont été obligés d'accroître l'étendue utile de tous les instruments, d'affiner la virtuosité, de maîtriser de nouveaux rythmes, des changements de mesure, des intervalles mélodiques jamais joués auparavant, ainsi que l'extrême aigu et l'extrême grave.
Nous pourrions en donner de nombreux exemples. Nous nous bornerons à examiner les méthodes classiques à l'usage des bois et des cuivres. Ainsi, dans sa méthode bien connue, J. B. Arban déclare que le registre la4 - ré5 est difficile pour la trompette. Que dirait-il s'il pouvait se rendre compte de la facilité avec laquelle les trompettistes de notre époque produisent un do6 rien qu'en posant l'instrument dans la paume de leur main, ou bien encore commencent tout de suite à partir de sol5 le célèbre «Vol du Bourdon» extrait de l'opéra «Le Tzar Saltan» de Rimsky-Korsakov.
Ce «Vol du Bourdon», les trombonistes se mettent aussi à le jouer (J.M. Poliaskine lors du Concours de toute l'Union des cuivres, à Moscou, en 1941 ; P.V. Lipkine à sa sortie du Conservatoire de l'Oural, Sverdlovsk, 1952, etc.).
L'élévation du niveau technique des interprètes est essentielle. Mais il est certainement encore plus important de préparer ce qu’on pourrait appeler «des bases matérielles». Et ce n'est pas un hasard si notre siècle a vu s'effectuer le passage des bois aux systèmes français, qui présentent l'avantage d'offrir aux musiciens des possibilités techniques tout à fait nouvelles.
Hautboïstes, clarinettistes, bassonistes se sont convertis au double staccato, et leur jeu gagne ainsi en mobilité. Les trompettistes utilisent désormais des instruments plus perfectionnés qu'autrefois. Les instruments à pistons en usage aujourd'hui, supérieurs au point de vue fiabilité, précision, émission — sont en réalité d'anciens mécanismes ressuscités, modernisés, plus légers, plus pratiques.
Le cor double des cornistes est équipé de quatre ou cinq barillets à cylindres. Désormais les tubistes jouant du tuba à pistons égalent les flûtistes en agilité. Quant aux trombonistes, on peut dire que grâce à la cantilène expressive (souvenons-nous des remarquables succès obtenus par l'inoubliable Tommy Dorsey) on a tenté d'améliorer les possibilités techniques de cet antique instrument, de sa tessiture, essentiellement en ajoutant le barillet de quinte ou de quarte.
Les problèmes du trombone avec barillets de quarte ou de quinte
Les barillets de quarte et de quinte servent surtout à faciliter la production du son dans les positions éloignées.
En dépit de son originalité, le trombone présente un défaut majeur, à savoir la nécessité de pousser la coulisse à une distance relativement grande. Si les quatre premières positions ne posent pas de problème, le déplacement de la coulisse de la première position à la sixième et septième position (la distance séparant les deux positions extrêmes représente plus de 60 cm) n’est pas très commode, prend beaucoup de temps et présente de sérieuses difficultés techniques.
Ajoutons que les trombonistes ont tendance à utiliser de plus en plus les positions auxiliaires, ce qui permet d'éviter de nombreux déplacements de coulisse, surtout dans la moitié supérieure de la tessiture. Les écoles les plus récentes insistent beaucoup là-dessus.
Mais le problème n'est pas résolu pour autant.
Nombre de trombonistes, surtout ceux qui doivent jouer la première voix, préfèrent utiliser un instrument sans barillets de quarte et de quinte. Les trombones de ce type ont une sonorité plus claire, tandis que l'adjonction de tubes supplémentaires (comme aussi l'utilisation des positions auxiliaires) modifie profondément la qualité du timbre.
Par ailleurs il existe des combinaisons de positions (par exemple I - V) qu'on ne saurait remplacer par l’usage des barillets. Dans le registre inférieur extrême, ces grands déplacements de la coulisse sont inévitables.
Contrebasse en ut. Cet instrument, conservé comme une curiosité, était autrefois connu des musiciens d’orchestre londoniens sous le nom de « King Kong ». (Boosey and Co., Londres, vers 1830.)
Le trombone à double coulisse: une véritable solution alternative
On répète volontiers que le nouveau n'est que l'ancien sauvé de l'oubli. C'est exactement ce qui s'est passé pour les trompettes à pistons «actuelles». A notre avis, le trombone devrait connaître un destin semblable. Avant de se mettre en quête de constructions nouvelles et sophistiquées, ne serait-il pas plus rationnel d'examiner à fond les anciennes pour voir si on peut les adapter aux exigences de notre époque?
C'est un fait qu'au cours de la longue histoire du trombone, on a déjà une fois inventé des instruments exempts de ce défaut capital que constitue le déplacement de la coulisse sur une longue distance. Mais ces constructions ont été injustement oubliées. Commençons par quelques aperçus théoriques.
On sait que, pour baisser un son d'un demi-ton, on doit accroître d'1/15 la longueur totale du tuyau (donc de la colonne d'air). Dans le cas du trombone ténor (le plus répandu aujourd'hui), la longueur du tuyau est de 275 cm et l'allongement représente 275 cm : 15 = 18,3 cm.
La coulisse étant double, la distance qui sépare les deux premières positions est de 9,15 cm environ. La distance séparant les positions II et III représente [(275 + 18,3)] : 15, et ce résultat est divisé par 2, ce qui donne à peu près 9,8 cm. Plus on va loin, plus les distances vont croissant. Entre les positions VI et VII, le déplacement de la coulisse représente 13,5 cm. La distance totale séparant les deux positions extrêmes est d'environ 66 cm.
Pour les modèles dont nous voulons parler, on a eu recours à un procédé très simple, mais très efficace, pour raccourcir de moitié la distance séparant les positions: on a utilisé une quadruple coulisse. Ce mécanisme a été incorporé aux trombones basses et contrebasses, comme étant les plus lourds et les moins maniables.
On connaît en particulier le trombone contrebasse à double coulisse de la maison Boosey and Co., London, fabriqué en 1880 et les trombones basses des marques Halary et Fontaine-Besson. Voici une photographie du premier (tirée du livre de Philip Bate: «The Trumpet and Trombone». Ernest Benn, London; W.W. Norton, New York 1978):
Le raccourcissement de moitié de la distance séparant les positions permet de passer plus rapidement d'une position à l'autre, et les possibilités techniques de l'instrument en sont considérablement accrues. Ainsi l'on peut produire les sons que l'on joue actuellement à l'aide de la septième position, soit à plus de 50 cm du début du déplacement de la coulisse, comme s'ils se trouvaient à la position IV, soit à 30 cm environ.
Il semble que ce type d'instrument ne présente que des avantages, et pourtant il ne s'est pas imposé. Pourquoi?
A notre avis, cet échec est dû essentiellement aux problèmes techniques posés par la facture de cet instrument. Dans des conditions artisanales, il est difficile d'assurer la qualité d'un mécanisme garantissant un mouvement aisé des quatre tuyaux télescopiques à la fois.
Autre inconvénient notable: on voit apparaître deux coudes supplémentaires, susceptibles d'influencer la qualité du timbre.
C'est sans doute à ces deux facteurs qu’il faut imputer l'échec du trombone à double coulisse. Le plus regrettable, c'est que l'attachement à la routine, l'indifférence aux conceptions nouvelles et la paresse d'esprit ont empêché les musiciens de se rendre compte des avantages certains de ce modèle plein d’avenir.
Aujourd'hui, c'est-à-dire un siècle après l'apparition des premiers modèles de ces instruments aujourd'hui oubliés, la technique a fait de tels progrès que ni la fabrication de paires de tuyaux associés se déplaçant facilement, ni le choix des matériaux permettant de diminuer le frottement ne devraient poser de problèmes. Mais il faut reconnaître que tout n'est pas si simple.
L'utilisation presque exclusive de barillets de quarte et de quinte pourvus d'une quantité considérable de coudes (avec des rayons nettement plus petits), l'emploi si largement répandu des positions auxiliaires ont à tel point habitué notre oreille aux variations correspondantes du timbre du trombone que la présence de coudes ne devrait pas affecter beaucoup notre perception de la sonorité.
On a dit que le cornet (qui possède aussi deux coudes de plus que la trompette), s'il était joué avec art, pouvait avoir une sonorité peut-être encore plus claire que la trompette. En tout cas la différence n'était pas considérable.
Mais quels sont donc les avantages présentés par ce type de trombone injustement oublié?
En premier lieu, il permet de renoncer complètement au barillet de quinte, d’éviter de surcharger l'instrument et de dispenser le joueur des manipulations à l'aide du pouce de la main gauche.
Comme la construction est très compacte et qu’il n'est plus nécessaire de pousser la coulisse sur une grande distance, ni d'incliner l'instrument au moment où l'on atteint la septième position, le poids du trombone se répartira d'une manière plus équilibrée.
Mais l’essentiel est la réduction des mouvements de coulisse. On surmonte deux fois plus vite une distance d'environ 4,5 cm dans les positions rapprochées et de 6-6,5 cm dans les positions éloignées que les distances telles qu'on les trouve sur les instruments actuels et qui sont de l'ordre de 9-13 cm, ce qui signifie que le passage s'effectue deux fois plus vite.
La distance la plus grande est alors de 30 cm et est beaucoup plus facile à surmonter que la distance correspondante de 66 cm. La technique manuelle prend alors une énorme importance. D’autre part les lèvres de l'exécutant sont ainsi garanties contre les chocs éventuels auxquels elles sont exposées au moment du passage de la septième à la première position.
Mais ce n'est pas tout. La réduction des distances entre les positions permettra d'introduire une huitième position, et peut-être même une neuvième (c'est l’expérience qui en décidera). On pourrait ainsi élargir la tessiture de l'instrument d'un demi-ton ou d'un ton entier vers le bas, mais aussi modifier complètement les positions, en particulier celles des passages les plus ardus.
On peut remplacer sans problème les passages de la première à la septième position par des passages de la huitième à la septième (position), lesquels ne coûtent aucun effort et s'effectuent à l'endroit où se trouvent actuellement les positions 4 et 5.
Tout cela devrait permettre de renoncer même au barillet de quarte et de simplifier la facture de l'instrument au fur et à mesure que ses possibilités techniques s'épanouiraient.
Sur le trombone à double coulisse, les positions seront beaucoup plus variées et beaucoup plus commodes. Grâce à l’introduction de la huitième position, on disposera de trilles labiaux supplémentaires, et le legato «pur», c'est-à-dire non contaminé par le glissando, sera à la portée des exécutants. Exemple:
Il sera désormais possible de jouer dans le plus pur style legato des passages comme celui-ci:
et bien d'autres encore.
Les possibilités de glissando verront également leur nombre augmenter — ce glissando que le trombone, seul de tous les instruments à vent, possède sous sa forme naturelle.
Sur le trombone à double coulisse, on pourra exécuter des glissandos dans l'intervalle d'une quinte, mais peut-être même dans un intervalle plus grand.
Le seul fait que cet instrument offre au moins deux fois plus de possibilités techniques que les trombones en usage à l'heure actuelle, devrait inciter les spécialistes à s'y intéresser. N'est-il pas grand temps de tester sérieusement les possibilités de ce modèle si injustement oublié?
Au point de vue théorique, nous sommes très bien renseignés sur les possibilités du trombone à double coulisse, sur les particularités de la technique d'exécution (utilisation de la main droite, legato, trilles).
Il faudrait à présent que les fabriques d’instruments de musique s'y intéressent et le fassent renaître en tenant compte des dernières acquisitions de la maîtrise instrumentale et des exigences acoustiques les plus récentes.
Il est indispensable de donner aux exécutants la possibilité de tester à fond le trombone à double coulisse, et non pas le trombone basse, mais le ténor.
Il serait bon de doter de ces instruments un certain nombre d'orchestres symphoniques et de musique légère. Alors c'est la vie qui décidera en dernier ressort du destin final du trombone à double coulisse.