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Service après-vente

Le moment de l'achat d'un (nouvel) instrument est toujours une période heureuse dans la vie d'un musicien ou d'un élève. Pour le second, c’est l’entrée dans un monde inconnu, le premier pas sur l’exaltant chemin de roses et d'épines que d’autres ont suivi avant lui, la découverte de la musique par l'intérieur et, petit à petit, la découverte de soi-même, de ses possibilités et le début d'une intimité toujours croissante avec ce tuyau magique, tour à tour maître et serviteur. Pour le premier, c'est en quelque sorte une ère nouvelle qui commence, celle «du temps où j’avais mon Ut tel-et-tel».

Pour un temps du moins, tout va bien. Les aigus sont plus faciles, les graves moelleux à souhait, la sonorité est homogène d’un extrême à l'autre, les coulés se font tout seuls, il est impossible de rater une attaque et le mécanisme est le plus souple qu'on ait jamais connu. Puis l'habitude aidant, on devient moins attentif à toutes ces merveilles et vient le jour où une petite révision est nécessaire, où l'on perd une vis, où il faut changer les ressorts ou les lièges, etc. Or ce jour-là, après tant de félicité, risque d’être le début d'une vie empoisonnée par de petits riens d'une importance extrême.

Il faut savoir que toutes les marques n'ont pas le même sérieux dans leur conception du service après-vente. Pour quelques-unes, le musicien n'est intéressant qu'au moment de l'achat. D'autres seraient sérieuses, si le grossiste intermédiaire prenait la peine d'investir quelque argent dans un stock de pièces détachées (mais il y a souvent ignorance et incompétence à ce niveau). D'autres encore sont en mesure de livrer toute pièce dans un délai raisonnable, et enfin les plus consciencieuses publient une liste de pièces ou, mieux, un répertoire illustré avec une numérotation claire, qui évite toute confusion au niveau des différentes nomenclatures. Encore, dans ces dernières, il arrive que la liste existe mais qu’en fait rien ne soit livrable.

Je ne citerai ni les bonnes ni les mauvaises marques, mais il faudra le faire une fois. Peut-être une enquête auprès des musiciens et des réparateurs serait-elle intéressante. Une chose est certaine, nous représentons pour beaucoup, industrie des cuivres et grossistes, un potentiel de vente important, et c’est finalement le musicien qui fait vivre et prospérer des gens qui parfois se moquent de lui.

J'ai parlé d'industrie des cuivres et non de facteurs d'instruments, parce qu'en fait ils deviennent rares, ceux qui sont à la tête de leur propre maison et qui doivent tout mettre en œuvre pour conserver leur clientèle. De nos jours, beaucoup d'entreprises sont dirigées de façon anonyme par un groupe d'actionnaires qui ont diversifié leurs investissements et déplacent leurs capitaux suivant les rendements. Ils n’ont de ce fait pas le même intérêt vital que l'ancien facteur à s'assurer la fidélité du client. L'image de l'ancien facteur, artisan à son établi, est cependant exploitée par les nouveaux maîtres des manufactures.

Il est évident que cette nouvelle forme d'exploitation a aussi des aspects positifs pour le musicien. Il a été ainsi possible de mieux financer la recherche, de multiplier les prototypes jusqu'à l'obtention du presque-parfait, d'élargir aussi l'éventail des modèles proposés et d'assurer une plus grande régularité de la qualité. Mais il faut maintenir l'équilibre entre les justes aspirations des uns et des autres. Les uns veulent vendre, les autres veulent être bien servis.

Reconnaissons tout de même que le problème de distribution de pièces détachées n'est pas simple. Le directeur d'une importante manufacture française nous faisait part de ses difficultés pour l'élaboration d’un catalogue quand, dans ses deux usines, les vieux artisans eux-mêmes donnent des noms différents à une même pièce. Par ailleurs, le choix de la présentation pose des problèmes : une coulisse doit-elle être montée complètement ou faut-il séparer potence, bagues et tubes ? Sera-t-elle argentée, laquée ou simplement polie ? La clé d'eau sera-t-elle montée ou vendue en pièces détachées : support, vis, liège et ressort ? Faut-il vendre les lièges et feutres de pistons par jeux ou en vrac ? Et les entre-deux ? Et les boutons de pistons ? Et les chapeaux ? Jusqu'où faut-il pousser le démontage de l’instrument ? Autant de questions qu’il faut trancher au risque de faire des mécontents.

Ensuite, la chaîne des intermédiaires doit aussi jouer le jeu, stocker et connaître ces pièces afin d’en assurer une distribution rapide et correcte. Au niveau du réparateur, le problème se pose différemment : il travaille généralement sur tous les instruments de cuivre à vent et à clés, et également sur toutes les marques de ces deux catégories. Son stock comprendra nécessairement des pièces standardisées dans la mesure où elles sont conciliables avec les particularités propres à chaque marque. Il détient en plus un certain nombre de pièces de marque, suivant les habitudes d'utilisation des musiciens de sa région.

Il lui est impossible d'avoir en stock toutes les pièces de toutes les marques, et il est important qu'il puisse s'approvisionner rapidement auprès des grossistes ou des fabriques. Mais voilà que, pour mettre un frein à certains marchés parallèles, quelques grossistes ne délivrent plus de pièces que pour les instruments dont les numéros figurent sur leurs listes, d'où impossibilité pour le réparateur de stocker et parfois tout simplement de réparer, si l’instrument n'a pas suivi la filière normale.

Si ce mode de faire peut être compréhensible du point de vue du grossiste, il est tout à fait amoral que le fabricant donne sa caution à cet embargo qui prive une partie de sa clientèle du service après-vente. L'injustice est d’autant plus grossière qu'un musicien qui aurait obtenu un instrument par la voie normale, mais par le grossiste d'un autre pays où peut-être il habitait auparavant, ne peut plus trouver de pièces dès qu'il a changé de pays. Or le fabricant est responsable au premier titre de ces marchés noirs qui ne peuvent exister que parce que son système commercial de distribution est défaillant.

Dans pareil cas, de même que lorsque le fabricant ou le grossiste négligent le service après-vente, le réparateur doit fabriquer lui-même la pièce à changer, qui coûtera ainsi au moins trois fois plus cher qu'une pièce de série. En plus, s'il s'agit d'un tube conique, il est impossible de le copier exactement, puisque sa forme acoustique fait précisément partie de ces secrets de fabrication qui font la renommée d'une manufacture. Et Dieu sait l'importance de cette forme pour la sonorité, la justesse et l'homogénéité du jeu.

Il faudrait donc faire pression sur l'industrie des cuivres en refusant systématiquement toute marque qui ne pourrait pas prouver le sérieux et l'efficacité de son service après-vente. Et les musiciens sont bien armés pour ça : les nouvelles vont vite dans ce monde-là, les contacts internationaux sont fréquents par le jeu des associations de musiciens. Les musiciens ont des élèves qui représentent, permettez-moi de l'affirmer, un très gros marché, et généralement ces élèves prennent l’avis de leur professeur et répandent ces idées chez les amateurs.

Il ne s'agit pas de tout casser pour le plaisir, ni de manipuler les esprits pour une mauvaise subversion, mais d'établir un équilibre des forces et de faire respecter le contrat de service implicite ou promis qui est attaché au nom de la marque choisie. Il vaudrait mieux, après tout, que l'industrie des cuivres imite les constructeurs de voitures plutôt que les magasins à grande surface.

Brass Bulletin 21, I / 1978 pages 41–43

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