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De la sensibilité des instruments de cuivre

De la sensibilité des instruments de cuivre

Dans l'article intitulé «J'ai formé cet instrument personnellement» (Brass Bulletin n° 17), Robert Ischer démontre qu'il est impossible d'améliorer un instrument de cuivre en le jouant, et qu'il restera toujours tel que le facteur l'a livré. J'ai à ce sujet une expérience qui va à l'encontre de cette théorie, et je pense qu'elle pourra intéresser tous les musiciens de cuivres.

Je pratique la trompe de chasse depuis l'âge de 14 ans, et j'ai maintenant passé la quarantaine. Connaissant bien cet instrument, je puis affirmer qu'il est sensible à la qualité du musicien qui le joue: une bonne trompe perd de sa souplesse et de son moelleux entre les mains d'un mauvais sonneur, et il faudra un certain temps à un bon sonneur pour lui rendre ces qualités; de même une trompe qui n'a pas été jouée pendant plusieurs mois devient dure à sonner, et il faudra là encore quelque temps de pratique pour lui faire retrouver sa douceur et sa sonorité première; c'est également le cas d'une trompe neuve qui n'acquiert toutes ses qualités qu'après avoir été jouée pendant un mois ou deux. Par contre, le sonneur le plus habile est incapable d'améliorer un mauvais instrument.

Ces constatations peuvent surprendre, mais elles ne me sont pas seulement personnelles: les sonneurs de trompe de chasse les ont faites depuis longtemps et sont unanimes à ce sujet. Que penser alors de la théorie de Robert Ischer?

À mon avis, elle repose sur une base erronée, celle d'une démonstration par l'absurde. D'après lui, pour améliorer un instrument, il faudrait pouvoir former par un dépôt de matière quelconque des nœuds de vibrations privilégiés, ce qui favoriserait certaines notes au détriment des autres. Un tel raisonnement n’est évidemment pas soutenable. Mais c'est aussi oublier que la distance entre deux nœuds de vibrations ne détermine que la hauteur du son, non pas sa qualité.

Pour ma part, je pense que la qualité du son tient en grande partie à la constitution du métal dont est fait l'instrument; les vibrations étant réfléchies sur la paroi métallique, la nature de celle-ci doit bien jouer un rôle, sinon n'importe quel métal ou même plastique pourrait convenir.

Mon explication n'est sans doute guère scientifique, mais elle repose sur l'observation de faits réels et je reviens ici à la trompe de chasse.

Brass Bulletin gallery image
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Les meilleures trompes se fabriquent encore selon un processus resté inchangé depuis la fin du XVIIe siècle, époque à laquelle apparurent les premiers cors à main dont la trompe est dérivée.

Le pavillon et son tube (environ 120 cm de long) sont façonnés à partir d'une feuille de cuivre découpée selon la forme ci-contre (Croquis I F) puis roulée sur elle-même (Croquis II F), tandis qu'une autre feuille triangulaire appelée «pointe» ferme le bas du pavillon. L'assemblage est fait au moyen d’une couture en fil de cuivre (Croquis III C). L'ensemble est alors posé sur un mandrin (Croquis III M), puis longuement martelé pour aplatir la couture et donner au pavillon sa forme définitive, avant de l’adapter au tube circulaire qui forme le corps de l'instrument fini (Croquis IV).

Cette opération de martelage, appelée «écrouissage», est d'une importance extrême pour donner à la trompe sa qualité de son et sa souplesse de jeu.

Naturellement, ce processus de fabrication ne peut être qu'artisanal (il faut près de 50 heures à un ouvrier habile pour faire ainsi une trompe) et il n'y a plus qu'un seul artisan en France à le faire. Quant aux trompes fabriquées industriellement, c’est-à-dire dont le pavillon est formé par emboutissage, elles sont très loin de valoir en qualité les trompes faites à la main.

C'est pourquoi les instruments anciens, même très vieux ou en mauvais état, sont encore très largement utilisés et recherchés (ne comportant aucune partie mobile, une trompe ne peut pas s'user). Il est très facile de distinguer une trompe faite à la main d'une trompe fabriquée par emboutissage: une chiquenaude sur le pavillon de la première donne un son mat, comme si l'on frappait sur un carton épais; sur le pavillon de la seconde, la même chiquenaude produit une résonance métallique de «casserole» (de même que sur tous les autres instruments de cuivre du reste). Or ce sont précisément les trompes faites à la main qui sont les plus sensibles à la valeur des musiciens qui les jouent.

Il faut savoir qu'en métallurgie, l'écrouissage est connu pour augmenter la dureté et la densité d'un métal; les coups de maillet répétés (jusqu'à 10 000 pour un seul pavillon!) opèrent donc peu à peu une transformation au niveau de la structure moléculaire, et le métal durci réfléchit mieux les ondes sonores.

D'où l'idée que les vibrations émises par les lèvres dans l'embouchure peuvent également faire l'effet d’une sorte de massage à l’intérieur du tube de l'instrument. Ainsi un pavillon en cuivre durci rend l'émission du son plus facile, ce que confirme la réalité; ainsi encore, une trompe fréquemment jouée et bien jouée est entretenue dans un état optimum par ce massage que produisent les vibrations sonores, ce que l'on vérifie également dans les faits.

Pour un instrument de cuivre, la qualité du son, le timbre, la coloration dépendent pour beaucoup d'un bon dosage des harmoniques au-dessus de 6. Par l'exercice, le vrai musicien parvient à réaliser ce bon dosage en se fiant à son oreille et à son instinct. Et si mon hypothèse d'un massage par les vibrations est tant soit peu juste, le musicien peut alors effectivement former son instrument.

Dans sa démonstration, Robert Ischer oublie qu'un son n'est pas formé d'une onde sonore simple: les harmoniques produisent une multitude de nœuds et de ventres intermédiaires qui se superposent aux nœuds et aux ventres principaux, et créer un dépôt artificiel de matière pour améliorer telle note conduirait plutôt à la détériorer.

Dans mon hypothèse, au contraire, c'est toute la surface intérieure du tube qui est soumise au massage des vibrations. L'amélioration est donc globale dans tout le registre de l'instrument.

Mais alors, qui a raison? Pour ma part, je pratique aussi la trompette mais je n’en ai pas une expérience suffisante pour être aussi affirmatif que dans le cas de la trompe de chasse. Je pense tout simplement que la sensibilité de l'instrument est plus marquée lorsqu'il est fait d'un métal durci par l'écrouissage. Ce que j’ai pu remarquer grâce à la trompe de chasse de façon très caractéristique est sans doute moins évident sur d'autres instruments.

Si un fabricant voulait prendre le risque de faire une trompette ou un trombone en façonnant le pavillon comme indiqué, nous aurions sans doute le moyen d'une expérience prometteuse!

À ce sujet, je voudrais rapporter une dernière observation. Il m'est arrivé d'avoir entre les mains une trompe de chasse ancienne dont le tube d'embouchure, abîmé, avait été remplacé par un simple tuyau à eau en cuivre rouge acheté chez un plombier. La sonorité était aussi pleine et pure que si la trompe avait été intacte. Ceci paraît logique puisque c'est dans l'extrémité du tube et dans le pavillon que le son prend sa forme et sa coloration définitive avant d'être émis à l'air libre.

Or dans la trompe de chasse, seul le pavillon et son tube (soit environ 120 cm de longueur au total) sont soumis à l’écrouissage. Ils ont donc une importance primordiale pour la qualité de l'instrument.

Ceci nous éloigne du plan pédagogique sur lequel se place Robert Ischer et où je le rejoins entièrement. L'instrument ne doit pas servir d'excuse à un élève peu doué. Mais c'est là un tout autre problème...

Brass Bulletin 28, IV / 1979 pages 29–33

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