Nous décidons de parcourir systématiquement toutes les allées, en éliminant évidemment tous les stands «non-cuivres»...
La première rencontre se fait au stand «Amati», les instruments tchèques. Peter Welz, collaborateur de l'importateur allemand Leopold Müller, répond à la question rituelle: «Comment se présente la Foire cette année?:
— Nous sommes satisfaits par le mouvement des affaires. Toutefois depuis deux ans et d'une façon générale la vente de nos instruments de cuivre se heurte à des difficultés d'écoulement. On ne sait pas encore exactement à quoi cela tient, mais dans le cas précis du marché intérieur allemand cela provient du fait que les facteurs allemands, qui dans le temps vendaient beaucoup outre-mer, ne le peuvent plus en raison de la disparité des cours des monnaies et qu'ils tentent maintenant d'écouler leur production excédentaire dans leur propre pays.
Chez Glassl, le spécialiste des sousaphones en fibre de verre:
— Du neuf?
— Oui, un système de douilles adaptables à chaque branche d'embouchure des instruments de cuivre permettant d'adapter l'instrument à un tuyau et de nettoyer l'intérieur au moyen d'un jet concentré d'eau tempérée. D'autre part nous avons sorti un baryton en fibre de verre.
A deux pas de là, le petit stand du roi allemand de l'embouchure, maître Bruno Tilz. Un stand rutilant, avec tout ce qu'il faut pour tourner la tête à ceux qui cherchent l'embouchure miracle...
— On vous appelle le sorcier de l'embouchure...
— Oh! C'est un peu fort! On reconnaît simplement mes qualités d'artisan. Au point de vue des affaires, cela se présente très bien cette année, à l'exception du marché des Etats-Unis qui, à cause de la faiblesse du dollar, reste mou.
Tiens! Le facteur de cuivres italien «Orsi Milano». Une ancienne maison, fidèle au rendez-vous de Francfort depuis 15 ans.
— Comment vont les affaires?
— Si avec beaucoup de problèmes, mais enfin...,
nous confie une charmante dame.
On peut se l'imaginer! Il faut, pour survivre, suivre les artistes, travailler avec et pour eux. L'Italie n'est pas encore sortie du long sommeil euphorique dans lequel l'a plongé l'époque glorieuse des Verdi, Puccini, etc.
Et voici Schenkelaars, facteur hollandais connu des milieux de fanfares mais qui, depuis quelques années, fait de réels efforts pour sortir quelques modèles «professionnels» de valeur. Un responsable:
— Jusqu'à présent, les résultats de notre exposition sont satisfaisants. Evidemment la concurrence devient toujours plus forte, mais nous parvenons à nous affirmer grâce aux très gros efforts que nous consentons au plan de l'amélioration de nos modèles. Par exemple nos modèles «Prestige». Cette série a été développée en collaboration avec le trompettiste hollandais Sevenstern. Pour les modèles «jazz» nous travaillons avec Oskar Klein.
Ici, avec Jean-Claude, nous décidons de faire une petite pause et nous commandons une bière et une saucisse (de Francfort!). En la croquant, je me dis que les musiciens représentent un marché suffisamment intéressant pour que tout ce monde se déplace en force...
On se remet en route. Le brouhaha nous enfle la tête. Batteries, pianos, engins électroniques, trompettistes en quête de suraigu (il existe des «virtuoses de la Foire» en mal de public...), tout se mêle comme dans un cauchemar.
Böhm & Meinl, la tradition allemande, présente à Francfort depuis 27 ans:
— Comment vont les affaires?
— Satisfaisant.
— Du nouveau?
— Non, mais des améliorations. C’est un peu le leitmotiv de la Foire 1979.
Nous pénétrons dans un secteur moins bruyant, qui contraste avec celui des stands d'instruments. C'est celui des éditeurs (eux aussi ont besoin des musiciens pour qu'on sache ce qu'ils font!). Des milliers de partitions, de livres qui contiennent des musiques et des idées et qui n'attendent que les musiciens pour leur donner vie.
Une brève halte devant le stand Leduc où nous accueille François Leduc:
— C'est la 10e année que nous sommes présents à Francfort et les choses vont très bien pour nous. Beaucoup de monde. Regardez autour de vous! Ce sont nos nouveautés qui attirent. Cette année, nous avons publié une bonne centaine d'œuvres, dont certaines marqueront notre époque: Olivier Messiaen: 3 partitions d'orchestre, 1000 pages de musique, un prix raisonnable, 4 ans de gravure sur étain!
Si les gens n'étaient pas si affairés, la Foire ressemblerait à une fête (cela pourrait en être une!). C'est international, mais sans douaniers. On entre sans passeport dans le stand Boosey & Hawkes! Un accueil professionnel, impeccable. La marque règne sur le monde des Brass Bands et les affaires sont juteuses (pour certains modèles il y a 1–2 ans de délai de livraison).
Allure et teint vieille Angleterre, avec moustache de capitaine de cavalerie, un cadre nous déclame le credo de la Maison:
— Nous faisons tout pour maintenir la qualité de nos instruments au plus haut niveau. Nous sommes conscients que la concurrence, actuellement américaine (en raison du problème des monnaies qui leur permet d'envahir l'Europe grâce à des prix très bas), est très forte. Mais nous acceptons d'être plus chers car nous savons que nous tenons la meilleure qualité. Et nous nous battrons pour que cela reste ainsi!
Ici nous présentons les fameux tubas 780 Mib et 790 Sib que nous avons améliorés grâce à des pavillons «symphoniques» nettement plus évasés qu'avant. L'idée de ces nouveaux pavillons est venue de John Fletcher, le fameux tuba anglais, que notre entreprise consulte régulièrement. 1979 est notre meilleure année commerciale et notre unique préoccupation concerne les délais de livraison.
Encore un mot sur les cornets: les nôtres sont les meilleurs du monde mais la concurrence s'est ingéniée depuis plusieurs années à copier ce fameux «modèle anglais». Les Américains, en particulier, ont tout tenté pour nous arracher notre marché. C'est la raison pour laquelle nous avons retravaillé et redessiné la plupart de nos cornets et que nous présenterons une toute nouvelle gamme dès l'an prochain.
Le stand Elaton (R.F.A.) est tenu par son propriétaire, M. Langhammer.
— On ne peut manquer la Foire de Francfort, et nous sommes présents depuis 27 ans. Toutefois l'avenir est sombre. Dans les années 50, nous vendions de grandes quantités d'instruments. Aujourd'hui, c'est terminé. La marchandise bon marché vient d'Orient. Pour survivre il faut rechercher la haute qualité.
Qu'en pense M. Meinl (spécialiste des cuivres graves)?
— La situation n'a cessé de se dégrader, mais depuis deux ans on note une stabilisation. En ce qui nous concerne, nous n'avons pas développé de nouveaux modèles, mais nous avons amélioré nos instruments au plan mécanique.
Le facteur De Prins d'Anvers est seul à représenter la Belgique à Francfort.
— Nous avons amélioré notre trompette piccolo et notre trompette basse. Les affaires semblent se redresser un peu.
A travers ces propos relativement neutres, on perçoit toute l'étendue du drame que vivent les petites et moyennes entreprises bloquées par une tradition mal adaptée, mal armées aux exigences et aux modes actuelles.
Chez Couesnon on présente la dernière série d'instruments développés en 1978. Une grande marque tente courageusement de reconquérir la confiance des musiciens. L'effort est visible et l'animation autour du stand témoigne d'un intérêt évident de la part des marchands.
Pas loin de là, un stand très sobre: Selmer. Patrick Selmer (la nouvelle génération de l'illustre famille de facteurs français) nous assure que l'entreprise Selmer relève le défi américain et que toutes les énergies créatrices sont mobilisées.
— Nous voulons combattre les préjugés et prouver que l'Europe est bien présente sur le marché mondial. C'est vrai que la vieille Europe a besoin de gens qui s'engagent avec détermination dans la concurrence (pour le plus grand bien des musiciens!) Selmer's big commercial success is still the 4-valve piccolo, now also available in gold brass. On peut aussi relever l'intérêt considérable que suscite la nouvelle embouchure Maurice André, avec son bord élargi pour la lèvre supérieure.
En cherchant (en vain) à échanger quelques mots avec un responsable du stand Yamaha (organisé et présenté de façon impressionnante), je tombe par hasard sur Renold Schilke, le célèbre facteur américain de Chicago (voir à la fin de cet article), qui est l'un des artisans du bond spectaculaire que Yamaha a fait ces dernières années dans la fabrication des cuivres.
Et puis voici un autre facteur français qui, au prix d'un engagement constant, se maintient à la pointe de la facture instrumentale des cuivres: Jacques Gaudet (Antoine Courtois, Paris):
— Nous avons une toute nouvelle série de trompettes en ut avec deux lignes distinctes: l'une avec le système de pistonnage traditionnel (modèles C 125 ML ou L) et l'autre avec une colonne d'air directe (modèles C 216 ML ou L), avec différentes options particulières. Notre bugle à 3 et 4 pistons est un succès mondial et les musiciens sont unanimes à l'apprécier.
Courtois, c'est vrai, est une des figures sympathiques du monde de la facture instrumentale: une entreprise qui cherche, élimine, reprend... bref qui lutte pour vivre avec notre époque.
Et voici King (ces dernières années ce sont surtout leurs trombones qui se sont imposés en Europe). M. Fak nous révèle que King a produit une toute nouvelle gamme de trompettes (séries 600 «élèves», 1500 «étudiants» et 2000 «professionnels») et que la Foire 1979 est une réussite commerciale complète pour la marque.
Relevons encore que le stand très riche et très fréquenté de Demusa (le facteur d’Etat de la R.D.A.) témoigne de l'incroyable effort de perfectionnement consenti ces dernières années. Voilà une entreprise qui prend une option sur l'avenir.
Nous sommes sur les genoux et décidons d'interrompre ici notre visite (la halle 5a est au-dessus de nos forces, ce sera pour l'année prochaine). Juste à côté de la sortie nous voyons le stand Conn fourmillant d'hommes d'affaires. Jean-Claude tire une dernière photographie et nous filons vers la sortie afin d'éviter la cohue de la fin de journée.
A Francfort, les musiciens ne sont que tolérés, il faut bien le dire. Même si ce sont eux en fin de compte que visent les hommes d'affaires, c’est ici une rencontre entre marchands où l'on discute de quantités et de prix. Rien à redire à cela (c'est dans l’atelier que le musicien doit chercher le dialogue).
Pourtant on pourrait souhaiter que les exposants engagent des personnes qualifiées spécialement chargées d'accueillir les musiciens afin que ceux-ci n’aient pas l’impression de déranger et qu'ils puissent, en toute tranquillité, s'informer des nouveautés qui leur seront utiles dans l'exercice de leur art.
Pour résumer, on peut dire que la Foire de Francfort 1979 était intéressante, même si la facture instrumentale n'apporte rien de révolutionnaire (les cuivres, comme les cordes et les bois, ont atteint leur développement fondamental définitif et on ne peut plus s'attendre, à l'avenir, qu'à des améliorations acoustiques dans le domaine de la justesse, de la richesse des timbres et à des améliorations dans les articulations mécaniques ou dans l'alliage des métaux).
L'édition, tributaire de l'inspiration des compositeurs ou des écrivains, présente un catalogue d'une richesse jamais atteinte dans lequel les œuvres anciennes sont évidemment majoritaires, tandis que la musique contemporaine reste une spéculation où la prudence est de mise... A noter que les ouvrages «pédagogiques» se multiplient, mais sans qu'il soit possible d'y déceler beaucoup d'impulsions nouvelles et intéressantes.
La pensée et la création musicales font une sieste...
Il sera intéressant de voir ce que la Foire de Francfort nous fera découvrir en 1980 avec sa nouvelle formule. Nous serons au rendez-vous.