C'est ainsi qu'à Dresde, ville voisine de Bohême, Auguste le Fort (1694-1733, prince électeur de Saxe), tenta de rivaliser avec et même de surpasser le comte de Sporck en magnificence. Pour ce faire, il lui fallait avant tout des cornistes, et les meilleurs qu'on pouvait obtenir étaient ceux de l'école bohémienne.
De leur côté, les chefs d'orchestre de Dresde cherchaient à donner un caractère artistique à la musique de chasse, en élaborant des compositions sur les sonneries de chasse encore bien primitives. Des fanfares de chasse de plus en plus difficiles se transformèrent en parties de cor virtuoses dans les «Jagd-Kantaten» (cantates de chasse); pour le «nouveau» cor, on commençait également à exiger qu'il fasse preuve de sensibilité sonore.
Le cor de chasse était en passe de devenir un véritable instrument de musique. De plus en plus nombreux étaient les cornistes qui, sachant faire retentir leur instrument en d'éblouissantes fanfares, cherchaient aussi à le faire chanter.
Auguste le Fort a bien dû se rendre compte que cette évolution marquait un changement considérable, et même une toute nouvelle orientation. En vrai prince «baroque», ramenant tout événement à sa propre personne, il fit faire un portrait particulièrement somptueux d'un de ces nouveaux cornistes. Ce portrait devait en fait faire partie de toute une série de tableaux représentant toutes sortes de personnages masqués, costumés ou en uniforme. Cette collection avait certainement pour but de montrer à la postérité tous ceux qui venaient assister aux grandes festivités de la cour, cortèges, chasses, mascarades, manifestations à la gloire du prince souverain.
Nous ne savons pas ce qui a motivé Auguste le Fort à choisir justement le portrait de notre corniste pour le faire figurer en frontispice de la collection. On ne sait pas non plus exactement quel artiste a peint cette œuvre non signée. Ce pourrait bien être Johann Elias Ridinger (1698-1769), le célèbre peintre, dessinateur et graveur, spécialiste des scènes de chasse. En tous les cas, il connaissait le portrait, car il en fit une gravure parfaitement ressemblante, à quelques détails près, et lui donna comme titre Das Gehör (l'ouïe).
Aujourd'hui, après trois siècles, les membres féodaux de l'Ordre de Saint-Hubert sont pour nous tout au plus des personnages historiques, mais le corniste en frontispice peut symboliser un des tout premiers musiciens de cette fraternité qui a réussi à faire entendre et apprécier le cor dans le monde entier.
Il est de notre devoir maintenant de cultiver cet art qui nous vient de Bohême, et d'en assurer l'évolution en ayant toujours ses débuts à l'esprit (le jeu «clarino» aujourd'hui oublié) et son avenir; ce devoir deviendra notre mérite.