À l'inverse de Mikuláš, beaucoup de musiciens n'aimaient pas être au service de la noblesse; ils optaient pour une vie sans contraintes, se déplaçaient de ville en ville, jouaient leur musique en plein air sur les places des villes et des villages ou faisaient danser les gens dans les tavernes.
La vie dissolue des musiciens ambulants était contraire aux principes des Hussites. Ceux-ci considéraient la profession de musicien comme un métier que l'on ne pouvait exercer sans pécher. Joueurs de fifre, violoneux, tambours et trompettistes gagnaient leur vie en faisant danser les gens (ce qui était un péché); ils entraient donc dans la catégorie des pécheurs et, à ce titre, méritaient d'être châtiés. Un vieux manuscrit dresse la liste de ces pécheurs «professionnels»: bourreaux, fraudeurs, joueurs, joueurs de fifre et de cistre, tambours, trompettes (faisant danser les gens), voleurs, brigands, magiciens, faux-monnayeurs et faussaires de tout poil.
Grands amateurs de musique vocale, les Hussites composèrent de nombreux chants, mais ils demeurèrent hostiles à la musique instrumentale et leurs adversaires ne se firent pas faute de le leur reprocher. Quand un soldat hussite était fait prisonnier par les catholiques, il était brûlé vif et souvent l'on sonnait de la trompette pendant son exécution afin d'augmenter ses souffrances.
Depuis des temps immémoriaux, le veilleur de nuit est l'un des personnages les plus typiques de la patrie tchèque. C'était en général un employé communal ou un marchand pauvre. Pour un salaire de misère, il parcourait les rues du village pendant la nuit et annonçait les heures au son du cor.
Le veilleur portait généralement une houppelande de fourrure et utilisait une corne de bœuf. Dans les villes fortifiées, le veilleur était un guetteur professionnel, qui habitait souvent la tour de guet. Il était payé à l'année. Ces postes étaient très recherchés des trompettistes ambulants, car les guetteurs étaient moins méprisés. C'est pourquoi, en Bohême, bon nombre de guetteurs se trouvèrent avoir un niveau musical bien supérieur aux qualifications requises pour cette fonction. Et ce fut grâce à eux que l'art des trompettistes tchèques put survivre à la période agitée que fut la révolution hussite.
Les obligations des guetteurs étaient fixées par des règlements. Ils n'étaient pas seulement chargés d'annoncer les heures (annonce qu'ils faisaient souvent suivre d'un motif de caractère religieux), mais encore le feu, les orages, les phénomènes célestes insolites ou l'approche de l'ennemi.
Le guetteur de Písek était également chargé de souhaiter la bienvenue au printemps au son du cor, le matin du 1er mai:
À Tábor, la mélodie avait un caractère quasiment militaire:
À Klatovy, ville située au pied des montagnes Šumava, on jouait la mélodie suivante:
L'ancienneté de cette fonction dans les pays slaves nous est confirmée par le «Bogorodica Ljubica» de Cracovie, que l'on joue encore aujourd'hui, mais sur un instrument moderne. Cette mélodie est attribuée à St. Vojtěch (Ethelbert).
Les événements relatés par les vieilles annales à propos de l'activité des guetteurs rappellent souvent notre «chronique des années noires». Ainsi à Stanislavov, jusqu'au début du XXe siècle, la mélodie était brutalement interrompue en son milieu par une fausse note, destinée à rappeler l'invasion tartare de 1241: poignardé par un soldat ennemi, le guetteur n'avait pu achever de donner l'alarme.
À Velvary, la foudre incendia la tour de l'église et assomma simultanément le trompettiste, lequel ne put donc pas donner l'alarme. Le 13 mai 1753, entre 20 h et 21 h, et par un vent très doux, la tour de pierre (d'une hauteur de 60 aunes) de la ville de Jaroměř s'écroula, tuant la femme et la fille du guetteur, que l'on retira des ruines au petit matin.
En 1594 un vieux guetteur de Rakovník fut victime de l'avidité humaine: un jeune musicien désireux de lui prendre sa place tua le vieillard avec la complicité de la femme de ce dernier et ils jetèrent son corps du haut de la Grande Porte pendant la nuit.
Les veilleurs s'efforçaient d'améliorer leurs conditions d'existence de diverses manières. Certains étaient portés sur la bouteille et se débrouillaient pour se procurer des boissons. Soumis à la torture dans la prison de Kutná Hora en 1556, le guetteur Lukáš avoua qu’il avait conclu l'arrangement suivant avec la cabaretière Fantová: toutes les fois qu'il lançait un caillou sur le toit de son établissement, elle devait lui préparer une cruche de bière que Lukáš hissait ensuite au sommet de la tour au moyen d'une corde. Un jour, le guetteur lança deux fois un caillou sans succès et le troisième caillou fit voler en éclats une ardoise du toit; un morceau d'ardoise vint atterrir au beau milieu de la famille du sacristain, qui rentrait d’une partie de campagne.
Mais il arrivait aussi qu'un guetteur désireux de se marier fasse une requête auprès du gouvernement municipal de Kutná Hora afin d'obtenir de la bière gratuitement.
Les guetteurs qui ne remplissaient pas leurs obligations (par exemple, en annonçant trop tard un incendie) étaient jetés en prison et on leur retenait leur salaire; dans certains cas, surtout lorsqu'ils avaient dormi au lieu d’annoncer un incendie, ils étaient renvoyés. Il paraît que la ville de Jindřichův Hradec brûla deux fois à cause de la négligence des veilleurs.
Les anciennes citadelles et les châteaux entretenaient toute une équipe de guetteurs. C'est ainsi qu'à Karlštejn, par exemple, on pouvait compter jusqu'à six postes de guet: quatre autour de la tour maîtresse, un devant le palais, un à côté du puits. Leur signal était l’un des plus populaires:
Voici la traduction des paroles:
Ne vous approchez pas du château, sinon il vous arrivera malheur.
Pendant l'épidémie de peste, on n'entendit plus retentir les trompettes des guetteurs. Dès le règne de l'empereur Rodolphe II, la musique instrumentale prit un essor considérable. Des ensembles de trombones relayèrent les cors en cornes d'animal au sommet des tours. Dommage. Au XIXe siècle, en construisant de nouveaux instruments, les fabricants s'inspirèrent pourtant des anciens cors d'appel.